Quatre photographies de lits, alignées côte à côte. Le premier est un tas de chiffons posé à même la terre battue. Le second, un matelas fin sur un cadre en bois, dans une pièce partagée. Le troisième ressemble à n'importe quel lit d'appartement urbain, drap tendu, table de chevet. Le quatrième appartient à une chambre où la literie semble sortie d'un catalogue. Rien n'indique, sous chaque image, le pays d'origine. Ce qui organise la série, c'est un chiffre : le revenu mensuel du foyer qui possède ce lit. C'est le principe de Dollar Street, un projet photographique lancé par la fondation suédoise Gapminder, et c'est aussi, discrètement, une leçon de méthode qui dépasse largement son objet.
Le classement qu'on ne voit jamais
On a l'habitude de ranger le monde par drapeaux. Un manuel scolaire, un atlas, une émission de géopolitique : tout regroupe naturellement les foyers, les habitudes, les modes de vie par nationalité. Cette convention est si ancienne qu'elle ne ressemble plus à un choix, elle ressemble à un fait. Dollar Street inverse discrètement l'axe de tri. Plutôt que de demander « à quoi ressemble une cuisine au Vietnam » ou « à quoi ressemble une salle de bains au Mali », le projet aligne des milliers de photographies de cuisines, de salles de bains, de brosses à dents ou de jouets d'enfants sur une seule ligne horizontale, ordonnée du revenu le plus faible au revenu le plus élevé. Le pays devient une étiquette secondaire, presque un détail. Ce qui saute aux yeux, en revanche, c'est la ressemblance frappante entre deux foyers du même palier de revenu, même quand ils se trouvent à l'autre bout de la planète, et l'écart tout aussi frappant entre deux foyers du même pays, séparés par plusieurs paliers.
Une échelle plutôt que deux camps
Le vocabulaire courant du développement fonctionne par paires : pays riches et pays pauvres, Nord et Sud, développé et en développement. Ce sont des cases binaires, commodes pour un titre de journal, mais elles écrasent une réalité qui est en fait continue. La fondatrice du projet a préféré une échelle de revenu à quatre niveaux, du foyer qui survit avec quelques dollars par jour jusqu'à celui qui dispose d'un confort matériel large. L'intérêt de ce découpage n'est pas de proposer une nouvelle vérité scientifique sur la pauvreté, mais de rendre visible ce que la carte politique masque : la plupart des familles du monde ne vivent ni dans un extrême ni dans l'autre, elles occupent les paliers intermédiaires, ceux dont on parle le moins parce qu'ils ne fournissent ni l'image de la misère ni celle de l'abondance qui font vendre.
Deux photographies prises à des milliers de kilomètres l'une de l'autre, au même niveau de revenu, se ressemblent souvent davantage que deux photographies prises dans la même rue, à deux étages de revenu d'écart.
Ce que l'œil confond avec la culture
Une partie du malentendu vient d'un réflexe perceptif ordinaire. Quand on observe une photo de cuisine dépouillée, prise dans un pays qu'on associe à la pauvreté, on a tendance à attribuer ce dénuement à la culture, aux habitudes locales, presque à un choix esthétique. La même cuisine dépouillée, si elle avait été photographiée dans un pays qu'on associe à la richesse, serait immédiatement lue comme un signe de précarité économique. Dollar Street, en supprimant l'étiquette du pays au moment du classement, oblige à reconnaître que ce qu'on prenait pour une différence de mentalité était le plus souvent une différence de moyens. La théière ébréchée n'est pas une préférence esthétique nigériane ou philippine, elle est ce que produit un budget serré, où qu'il se trouve.
Le biais qui range le monde en deux
Ce glissement a un nom, popularisé par les mêmes personnes qui ont conçu Dollar Street : l'instinct du fossé, cette tendance à diviser mentalement toute population en deux groupes opposés et à ignorer la masse qui se trouve entre les deux. L'esprit humain economise de l'énergie en simplifiant, et la simplification la plus rapide est binaire. Le problème n'est pas l'instinct lui-même, il est utile pour trancher vite ; le problème survient quand on continue de raisonner en deux blocs alors que la réalité sous-jacente s'est étalée en spectre continu depuis longtemps. Beaucoup de discussions sur les inégalités mondiales rejouent ce biais sans le savoir : elles opposent des catégories qui, statistiquement, se sont largement vidées de leur contenu au profit des paliers intermédiaires.
Un outil qu'on peut détourner de son sujet
L'intérêt de Dollar Street pour quiconque travaille avec des données, des produits ou des marchés dépasse la question du développement international. Le geste méthodologique est transposable presque tel quel : chaque fois qu'on classe une population par une catégorie visible et pratique — le pays, le secteur d'activité, la génération, la taille de l'entreprise — on devrait se demander si cette catégorie est vraiment la variable qui explique le comportement observé, ou si elle n'est qu'un proxy grossier pour une variable continue plus explicative, comme le revenu, l'ancienneté ou la taille du budget. Une équipe qui segmente ses utilisateurs par pays pour expliquer des différences d'usage commet parfois la même erreur que celui qui range les cuisines par drapeau : elle attribue à la géographie ce qui relève en réalité du pouvoir d'achat local.
- Vérifier si la catégorie utilisée pour trier une population est causale ou seulement corrélée à la vraie variable
- Chercher la variable continue sous-jacente avant de figer des groupes discrets
- Comparer des objets similaires entre groupes éloignés, pas seulement des groupes entre eux
La photographie comme antidote à la moyenne
Un dernier détail mérite qu'on s'y arrête : le choix du médium. Des statistiques sur le revenu médian par pays existent depuis longtemps et n'ont jamais suffi à corriger l'instinct du fossé, parce qu'un chiffre agrégé ne montre rien de concret, il faut lui faire confiance sur parole. La photographie comparative fonctionne autrement : elle donne à voir un lit, une brosse à dents, une façade, un objet qu'on reconnaît instantanément, et c'est cette reconnaissance sensorielle qui fait le travail de conviction que le chiffre seul ne fait pas. Le projet ne remplace pas la donnée, il lui donne un corps. C'est une leçon de communication autant que de statistique : une catégorie mal choisie se corrige avec de meilleures données, mais un biais perceptif se corrige surtout avec de meilleures images.
Ce qui reste, une fois la nouveauté passée
Dollar Street n'est plus un projet neuf, et c'est justement ce qui permet de juger ce qu'il a vraiment apporté, une fois l'effet de surprise dissipé. Il n'a pas aboli les inégalités qu'il documente, il n'a pas non plus changé la manière dont les médias construisent leurs images du monde. Ce qu'il a durablement déplacé, c'est une habitude de tri disponible pour quiconque veut l'emprunter : avant de ranger un phénomène par la catégorie la plus visible, chercher la variable continue qui explique réellement ce qu'on observe. Le drapeau est souvent la première information qu'on nous donne sur un foyer. Ce n'est presque jamais la plus utile.