Le soir, l’ordinateur est fermé, mais la journée continue de défiler dans la tête : le message auquel il faudra répondre demain, l’idée qu’on aurait pu mieux défendre, la crainte de n’avoir « rien fait d’important ». À table, une question apparemment anodine revient : « Et toi, tu fais quoi dans la vie ? » Pour beaucoup, elle ne demande plus seulement un métier. Elle demande une place, une valeur, presque une raison d’être.
C’est là que commence le workism : la tendance à faire du travail non seulement un moyen de gagner sa vie ou de contribuer à la société, mais le centre moral et identitaire de l’existence. Travailler devient une promesse d’accomplissement. Réussir devient une preuve de caractère. Et l’occupation permanente, un signe de sérieux.
Le terme a circulé pour décrire une croyance contemporaine très reconnaissable : celle selon laquelle un emploi devrait à la fois nourrir, définir, élever et réparer l’individu. On attend de lui un revenu, bien sûr, mais aussi du sens, des amis, une estime de soi, une reconnaissance sociale et parfois une forme de salut intime. C’est beaucoup demander à une activité qui dépend aussi d’un marché, d’une hiérarchie, d’un budget et de circonstances souvent imprévisibles.
Quand le bureau prend la place du sanctuaire
Parler de religion à propos du travail ne signifie pas que les entreprises seraient des églises au sens littéral. La métaphore éclaire plutôt une structure mentale. Toute religion organise, à sa manière, des valeurs, des rituels, des interdits, des signes de reconnaissance et une idée de la vie réussie. Le workism en reprend certains mécanismes.
Ses rituels sont familiers : agendas saturés, messageries consultées au réveil, disponibilité valorisée, récit enthousiaste de la surcharge. Ses signes extérieurs ne sont plus seulement le salaire ou le titre, mais la visibilité d’une activité sans relâche : projets annexes, publications professionnelles, formation continue, réseau entretenu comme un jardin dont on ne pourrait jamais interrompre l’arrosage.
Sa morale est encore plus puissante. Une personne très investie paraît volontiers digne d’admiration, même lorsque cette implication lui coûte sa santé ou ses relations. À l’inverse, celle qui protège strictement son temps, refuse une tâche superflue ou cherche un emploi simplement vivable peut être soupçonnée de manquer d’ambition. Le repos doit alors se justifier : il devient une récupération au service d’une performance future, plutôt qu’un droit ou un plaisir.
Le workism commence lorsque le travail cesse d’être une dimension importante de la vie et devient le tribunal devant lequel toutes les autres dimensions doivent se justifier.
La promesse séduisante d’un travail qui nous révèle
Cette croyance ne s’est pas imposée par accident. Elle répond à un désir légitime : ne pas passer une part considérable de son existence dans une activité absurde, humiliante ou indifférente à ses convictions. Chercher du sens dans son métier n’a rien de naïf. Il est même sain d’attendre d’un travail qu’il respecte ses compétences, son temps et sa dignité.
Le problème apparaît quand le sens devient une obligation individuelle totale. La vocation, belle lorsqu’elle décrit un élan réel, peut alors devenir une injonction. Il ne suffirait plus de travailler correctement : il faudrait aimer profondément ce que l’on fait, s’y reconnaître entièrement et y trouver une expression singulière de soi.
Cette attente pèse particulièrement sur les métiers qualifiés, créatifs, intellectuels ou numériques. Dans ces univers, les frontières entre personne et production sont poreuses. Une idée, un texte, une interface, une stratégie ou une communauté semblent porter la signature de celle ou celui qui les a conçus. La critique d’un livrable peut facilement être vécue comme une critique de soi.
Le langage managérial peut renforcer cette confusion lorsqu’il invite à « être soi-même » au travail sans toujours reconnaître ce que cela implique. Car si l’entreprise reçoit une part plus intime de l’individu, celui-ci peut se sentir tenu de donner davantage : son enthousiasme, sa personnalité, ses convictions, sa sociabilité, voire son attention hors horaires. Le travail émotionnel ne se limite pas aux professions de service ; il s’étend à tous les rôles où il faut afficher une énergie, une adhésion et une disponibilité constantes.
Le piège du mérite sans fin
Le workism repose aussi sur une vision exigeante du mérite. Si le travail révèle qui nous sommes, toute réussite semble méritée et tout échec paraît personnel. Une promotion devient la confirmation d’une valeur. Un licenciement, un projet abandonné ou une période de chômage peuvent prendre une dimension beaucoup plus douloureuse qu’une simple rupture professionnelle : ils ébranlent l’image que l’on avait construite de soi.
Or le travail ne distribue pas les récompenses selon une logique pure. Les trajectoires dépendent de compétences et d’efforts, mais aussi d’opportunités, de réseaux, de conjonctures, de discriminations, de décisions hiérarchiques et de chance. Oublier cette part de contingence produit deux effets pervers : la culpabilité excessive chez ceux qui peinent, et le sentiment de supériorité chez ceux qui réussissent.
Cette lecture morale empêche également de nommer les problèmes collectifs. Une équipe en sous-effectif n’a pas besoin de collaborateurs plus « résilients » : elle peut avoir besoin de moyens, de priorités plus nettes ou d’objectifs moins irréalistes. Une charge de travail incohérente ne se résout pas toujours par une meilleure méthode personnelle. Transformer tout désordre organisationnel en défi de productivité revient à faire porter aux individus le coût d’un système mal conçu.
Les technologies n’ont pas inventé le culte, elles l’ont rendu portable
Les outils numériques n’ont pas créé le workism, mais ils lui offrent une infrastructure remarquablement efficace. La messagerie instantanée transforme l’attente en présence implicite. Les plateformes professionnelles mettent en scène les carrières comme une succession de récits inspirants. Les indicateurs rendent une partie du travail visible, comparable et commentable. Quant aux outils d’automatisation, ils peuvent libérer du temps, mais aussi faire monter la barre de ce qui est attendu.
Le danger ne réside pas dans la technologie elle-même. Il tient à l’usage social qui en est fait. Une notification peut être un simple outil de coordination ou l’expression d’une disponibilité permanente. Un outil de suivi peut clarifier un projet ou installer une surveillance diffuse. Une intelligence artificielle peut réduire les tâches répétitives ou alimenter l’idée qu’il faudrait produire toujours davantage, puisque produire est devenu plus facile.
La bonne question n’est donc pas : « Comment rester performant avec ces outils ? » Elle est plutôt : « Que voulons-nous protéger de l’emprise du travail ? » Le sommeil, l’attention, les liens, l’ennui, l’apprentissage gratuit, les engagements citoyens et le temps sans finalité productive ne sont pas des interruptions de carrière. Ils constituent une vie complète.
Repérer le moment où l’engagement bascule
L’engagement professionnel n’est pas le workism. On peut aimer son métier, viser l’excellence et prendre plaisir à résoudre des problèmes difficiles sans faire de son poste l’unique source de légitimité. La différence se joue dans la capacité à garder une distance.
- Votre humeur dépend presque entièrement d’un retour, d’un résultat ou de l’appréciation d’un supérieur.
- Vous considérez le repos comme une faute, sauf s’il améliore ensuite votre efficacité.
- Vous avez du mal à parler de vous sans évoquer votre identité professionnelle.
- Vous acceptez régulièrement des urgences qui ne sont ni urgentes ni réellement nécessaires.
- Vous avez le sentiment qu’un ralentissement, même temporaire, vous rendrait moins intéressant ou moins digne d’estime.
- Les loisirs deviennent des projets à optimiser, documenter ou rentabiliser.
Ces signes ne constituent pas un diagnostic individuel. Ils signalent plutôt un déséquilibre à examiner. Parfois, il vient d’une ambition intérieure. Souvent, il est entretenu par une culture d’équipe où l’on récompense les sauvetages de dernière minute, où les limites sont interprétées comme un manque d’implication, et où l’urgence sert de mode ordinaire de gestion.
Rendre au travail sa juste grandeur
Sortir du workism ne signifie pas mépriser le travail ni abandonner toute ambition. Il s’agit de refuser qu’il devienne l’unique étalon de la réussite humaine. Un métier peut être important sans être sacré. Il peut être exigeant sans absorber toutes les disponibilités. Il peut procurer de la fierté sans devoir porter, seul, le poids du sens.
À l’échelle individuelle, cela suppose de diversifier les sources d’estime de soi : relations, pratiques culturelles, activité physique, apprentissages non monétisés, engagement associatif, vie familiale ou simple droit à ne rien accomplir. L’enjeu n’est pas de remplir davantage son existence, mais d’éviter qu’un seul domaine puisse l’effondrer tout entière.
À l’échelle collective, les organisations ont une responsabilité plus directe qu’elles ne le reconnaissent parfois. Elles peuvent valoriser la qualité plutôt que l’hyperactivité, distinguer l’urgence réelle de l’urgence théâtrale, rendre les charges discutables et faire des limites un élément normal du professionnalisme. La sécurité psychologique ne consiste pas à demander aux salariés de tout dire ; elle suppose qu’ils puissent signaler une difficulté, une surcharge ou un désaccord sans risquer d’être disqualifiés.
Le travail mérite mieux que le culte : une place solide, digne, justement rémunérée et compatible avec le reste. C’est peut-être la version la plus adulte de l’ambition : ne pas chercher dans son métier une religion, mais construire une vie dans laquelle il compte beaucoup sans décider de tout.