« Je ne serai jamais comme elle. » Cette promesse, beaucoup de filles se la font en silence en pensant à leur mère. L'écrivaine Claire Richard y voit la matrophobie, une peur nourrie par le patriarcat. Dans son essai Pardonner à nos mères, elle explique d'où vient ce rejet et comment le dépasser.
En bref
- La matrophobie désigne la peur des filles de ressembler à leur mère, notion développée en 1976 par la poétesse américaine Adrienne Rich.
- Pour Claire Richard, les mères sont perçues comme « les messagères de la mauvaise nouvelle » sur ce que le patriarcat réserve aux femmes.
- Son enquête auprès de 150 femmes dégage trois voies : rompre, réparer ou pardonner, ou accepter une ambivalence qui rend la relation habitable.
Le chiffre clé : 150, femmes interrogées par Claire Richard pour son enquête sur la relation mère-fille.
La matrophobie : la peur de ressembler à sa mère a un nom depuis 1976
Vous avez peut-être déjà pensé : « Je ne serai jamais comme elle. » Claire Richard donne un nom à cette phrase : la matrophobie. Selon elle, c'est la peur des filles de ressembler à leurs mères, parce que celles-ci incarnent à leurs yeux ce qui attend les femmes dans un monde patriarcal.
Le terme n'est pas nouveau. Il a été développé en 1976 par la poétesse féministe américaine Adrienne Rich. Mais l'autrice constate, en écrivant son livre puis depuis sa sortie, qu'il résonne encore très fort chez les lectrices.
Son point de départ est intime : elle interroge sa propre relation à sa mère. Elle élargit ensuite l'enquête à 150 autres femmes, pour explorer la peur, les liens familiaux et la violence subie puis parfois reproduite d'une génération à l'autre.
Les mères, « messagères de la mauvaise nouvelle » du patriarcat
Pourquoi cette peur ? Pour Claire Richard, la réponse tient à ce que les filles voient à la maison. Elles observent leur mère dans la cellule familiale. Elles remarquent qu'elle fait davantage de tâches, pour lesquelles on la remercie moins, et qu'elle n'a pas le même statut que leur père.
« les messagères de la mauvaise nouvelle »
Claire Richard, à propos des mères, dans un entretien accordé à Psychologies
Leur vie annonce donc ce que le patriarcat fait aux femmes. Rejeter la mère revient alors à refuser ce destin. L'autrice y voit une réaction de résistance vitale : la fille refuse la vie plus étroite que lui préparent les normes patriarcales.
Cette lecture change le regard. Elle déplace la difficulté de la relation mère-fille du terrain purement individuel vers un terrain plus politique et collectif.
Une grille de lecture que la psychologie classique avait laissée de côté
Selon Claire Richard, la psychologie et la psychanalyse ont souvent étudié les difficultés mère-fille sans prendre en compte un élément essentiel : le monde patriarcal dans lequel vivent ces deux femmes. La matrophobie comble ce manque. Elle permet de voir la relation comme un lieu où se transmettent aussi les injonctions patriarcales.
L'effet, rapporte-t-elle, est concret. Beaucoup de femmes lui ont dit que cette grille de lecture était très éclairante et déculpabilisante. Si une partie du conflit vient de normes subies par les deux, on cesse de chercher un seul coupable.
Elle insiste pourtant : tout n'est pas la faute des mères. Les normes sexistes qu'elles ont subies, elles les transmettent souvent à leurs filles, consciemment ou non. Elle rappelle aussi qu'il existe des mères maltraitantes ou mal-aimantes, parfois à cause de ce que le sexisme a fait d'elles, parfois dans des dynamiques qui relèvent de violences faites aux enfants.
Pardonner n'est pas obligatoire : trois voies ressortent des témoignages
Le titre du livre parle de pardon, mais l'autrice ne l'impose pas. Elle juge la question du pardon moins importante que celle de la transformation : comment transformer une relation douloureuse ? Son livre ne donne pas de réponse toute faite. Les témoignages recueillis font toutefois émerger trois grandes voies.
| Voie | Ce que cela signifie |
|---|---|
| Rompre | Couper les liens avec sa mère |
| Réparer ou pardonner | Reconstruire la relation, avec ou sans pardon |
| Accepter l'ambivalence | Garder un lien imparfait mais qui rend la relation habitable |
La troisième voie n'a rien d'idéal, reconnaît Claire Richard. Mais elle rend la relation habitable, et c'est déjà beaucoup.
Un mal d'époque qui devrait reculer avec des familles plus égalitaires
L'écrivaine croit que la matrophobie est un mal d'époque. Elle devrait diminuer à mesure que les filles seront élevées dans des familles réellement égalitaires, entre mères et pères, comme entre filles et fils.
Elle précise la limite de son propos. Elle parle ici des familles hétérosexuelles, où les inégalités domestiques sont plus marquées. Elle a aussi manqué de données sur les familles lesbiennes, un sujet qui mériterait selon elle un livre à part.
Pardonner à nos mères (Les renversantes, 192 pages, 17 euros) fait partie des cinq ouvrages sélectionnés pour le Prix Psychologies de l'Essai 2026. Le prix récompense un livre qui « aide à mieux vivre sa vie ». Le lauréat sera dévoilé le 17 novembre 2026 au musée Jacquemart-André, à Paris.
Vos questions
Qu'est-ce que la matrophobie ?
C'est la peur des filles de ressembler à leur mère. Selon Claire Richard, les mères incarnent à leurs yeux ce qui attend les femmes dans un monde patriarcal. Le terme a été développé en 1976 par la poétesse américaine Adrienne Rich.
Faut-il forcément pardonner à sa mère ?
Non. Claire Richard ne pense pas qu'il faille forcément pardonner, ni que tout soit la faute des mères. Elle parle plutôt de transformation de la relation, avec trois voies observées : rompre, réparer ou pardonner, ou accepter une forme d'ambivalence.
Sur quoi repose l'enquête de Claire Richard ?
Elle part de sa propre relation à sa mère, puis a mené l'enquête auprès de 150 autres femmes. Son livre explore la peur, les relations familiales et la violence subie et reproduite au fil des générations.
Sources : Psychologies.