Fiche#1180415 /Psychologie
Psychologie
5 octobre 2026 5 min de lecture

Perfectionnisme chez les jeunes : pourquoi les crises pèsent plus que les écrans, et ce que les chercheurs suggèrent

En bref

Une méta-analyse sur 83 000 étudiants relie la hausse du perfectionnisme anxieux aux inégalités et au PIB, et non aux seuls smartphones.

Vous avez sans doute entendu que les smartphones abîment le moral des jeunes. Une méta-analyse publiée dans Psychological Bulletin nuance ce récit : le perfectionnisme, surtout dans sa version anxieuse, grimpe depuis les années 2000 au rythme de la conjoncture économique, bien avant l'arrivée massive des smartphones.

En bref

  • Une méta-analyse de 307 échantillons, soit près de 83 000 étudiants interrogés entre 1989 et 2024, montre une hausse de toutes les formes de perfectionnisme.
  • Le perfectionnisme socialement prescrit s'accélère dès le début des années 2000, environ une décennie avant la généralisation des smartphones.
  • Les inégalités de revenus nourrissent la peur de l'échec, tandis qu'un PIB par habitant qui ralentit alimente l'ambition et l'acharnement au travail.

Le chiffre clé : 83 000, étudiants américains, canadiens et britanniques analysés entre 1989 et 2024 dans la méta-analyse.

Une méta-analyse sur 35 ans de données étudiantes

L'étude est signée du psychologue Thomas Curran, de la London School of Économics, avec Pia Marie Pose et Andrew Hill, de l'université York St John. Leur méthode s'appelle la méta-analyse « cross-temporelle ». Le principe : comparer des données recueillies à différentes époques pour repérer des tendances de fond, que l'on ne voit pas en regardant une seule génération.

La matière première est considérable. Les chercheurs ont rassemblé 307 échantillons, qui totalisent près de 83 000 étudiants américains, canadiens et britanniques. Tous ont été interrogés entre 1989 et 2024, avec des échelles de mesure du perfectionnisme standardisées. Les résultats sont donc comparables d'une époque à l'autre.

Précision utile : l'étude porte sur des étudiants de ces trois pays. Elle ne mesure pas directement la situation des jeunes Français. Mais la question qu'elle pose, celle de ce qui fragilise une génération, nous concerne tout autant.

Le perfectionnisme socialement prescrit s'envole dès les années 2000

Premier constat : toutes les composantes du perfectionnisme progressent depuis 35 ans. Elles ne progressent pas au même rythme. La plus spectaculaire est le perfectionnisme dit « socialement prescrit ». C'est cette sensation oppressante que les autres attendent de vous une perfection sans faille.

Sa courbe s'est redressée brutalement au début des années 2000. D'après l'étude, un jeune d'aujourd'hui se situerait autour du 71e percentile de la distribution mesurée en 1988. Autrement dit, il serait plus perfectionniste que la grande majorité de ses aînés d'alors.

Le détail qui compte : cette accélération précède d'une bonne décennie la démocratisation des smartphones. Difficile, dès lors, de tout mettre sur le compte des écrans et des réseaux sociaux. Cela ne les innocente pas pour autant. Mais l'explication toute faite devient bien moins solide.

Inégalités et PIB : deux moteurs pour deux visages du perfectionnisme

Les chercheurs distinguent deux versions du perfectionnisme, chacune liée à un indicateur économique différent. Ce découpage explique pourquoi une même crise peut produire des effets opposés en apparence.

Forme de perfectionnismeCe que cela recouvreIndicateur associé
Préoccupations perfectionnistesPeur de l'échec, indécision chronique, hantise du jugement d'autruiHausse quand les inégalités de revenus se creusent
Ambitions perfectionnistesEnvie de viser très haut, travail d'arrache-piedHausse surtout quand la croissance du PIB par habitant ralentit

La logique est assez simple. Quand les opportunités économiques se raréfient, les jeunes compensent en redoublant d'efforts et d'ambition. Quand les écarts de richesse s'accroissent, la compétition entre pairs s'intensifie. Elle nourrit alors la peur de se tromper ou d'être jugé.

Le lien avec l'anxiété et la dépression reste constant

Autre résultat notable : le lien entre perfectionnisme et troubles psychologiques, comme l'anxiété et la dépression, reste constant sur toute la période étudiée. Ce n'est donc pas ce lien qui change. C'est le nombre de jeunes concernés par le perfectionnisme qui augmente.

Pour vous, la lecture est concrète. Si vous vous reconnaissez dans cette pression à ne jamais décevoir, ce n'est pas forcément une faiblesse personnelle. Le travail de Thomas Curran suggère qu'une partie de cette pression vient de l'environnement économique dans lequel une génération entre dans l'âge adulte.

Cette étude prolonge une première enquête de Curran et Hill, publiée en 2017. Elle avait déjà relié la montée du perfectionnisme étudiant à l'essor d'une culture méritocratique dans l'enseignement supérieur.

Regarder l'économie et l'école, pas seulement le smartphone

La conclusion des chercheurs est une invitation à élargir le regard. Pour comprendre le mal-être d'une génération, il faudrait se tourner vers les politiques économiques et éducatives, plutôt que vers le seul écran des smartphones.

Cela ne veut pas dire que les réseaux sociaux n'ont aucun effet. L'étude montre simplement que la chronologie ne colle pas avec une explication uniquement technologique. La montée du perfectionnisme socialement prescrit commence trop tôt pour cela.

Retenez surtout ceci : le perfectionnisme n'est pas qu'un trait de caractère que l'on aurait en naissant. Les données suggèrent qu'il se façonne aussi au contact d'un monde où les places sont chères et où les écarts de richesse se creusent.

Vos questions

Qui a réalisé cette étude sur le perfectionnisme et où est-elle publiée ?

Elle est l'œuvre du psychologue Thomas Curran (London School of Économics), avec Pia Marie Pose et Andrew Hill (York St John University). Elle a été publiée dans la revue Psychological Bulletin.

Les écrans et les réseaux sociaux sont-ils hors de cause ?

L'étude ne dit pas cela. Elle observe que la forte hausse du perfectionnisme socialement prescrit commence au début des années 2000, environ dix ans avant la démocratisation des smartphones. Les écrans ne suffisent donc pas à expliquer le phénomène.

Quelle est la différence entre préoccupations et ambitions perfectionnistes ?

Les préoccupations perfectionnistes regroupent la peur de l'échec, l'indécision et la crainte du jugement, et montent avec les inégalités de revenus. Les ambitions perfectionnistes, c'est-à-dire viser très haut et travailler dur, augmentent surtout quand la croissance du PIB par habitant ralentit.

Sources : Psychologies.

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