Vous bouclez votre séjour quelques jours avant le départ, parfois la veille, et l'on vous reproche de ne pas anticiper. Pourtant, ce réflexe ne signe pas seulement un défaut d'organisation. Des travaux de psychologie y lisent votre rapport à l'attente, à l'incertitude et à la décision.
En bref
- Anticiper une expérience comme un voyage procure plus de bonheur et d'excitation qu'anticiper un achat matériel, d'après Thomas Gilovich.
- Réserver tard vous prive de la phase de pré-bonheur que les chercheurs jugent aussi précieuse que le séjour lui-même.
- La procrastination générale est surtout liée à un manque de conscienciosité, alors que l'indécision va avec anxiété et introversion.
Le chiffre clé : 5, grands traits de personnalité du modèle Big Five passés en revue par les chercheurs.
Planificateur de janvier ou touriste de ses propres vacances : deux façons d'aborder le plaisir
Certains calent leur été dès janvier, calendrier Excel à l'appui. D'autres attendent que l'envie les frappe, à quelques jours, voire quelques heures du départ. Pour certains, tout se résumerait à une affaire de personnalité de type A ou de type B.
La psychologie regarde plus loin. Que vous soyez accro au booking ou que vous improvisiez, votre manière de réserver en dit long sur trois choses : votre rapport au plaisir, votre rapport à l'incertitude et votre façon de prendre une décision.
Premier constat : réserver tard n'est pas neutre. Cela a un coût psychologique précis, que la recherche a mesuré.
Réserver tard vous prive d'une phase de bonheur que les chercheurs jugent précieuse
C'est l'un des paradoxes de la psychologie du bonheur : attendre un plaisir peut être presque aussi agréable que le vivre. Le psychologue Thomas Gilovich, professeur à l'université Cornell, y a consacré une large part de ses recherches.
Avec ses collègues Amit Kumar et Matthew Killingsworth, il a publié une étude devenue une référence. Les chercheurs ont demandé à des étudiants de penser à un achat expérientiel ou à un achat matériel qu'ils envisageaient de faire très bientôt. L'objectif : mesurer les émotions ressenties pendant l'attente.
Résultat : anticiper une expérience, comme des vacances, est associé à plus de bonheur, de plaisir et d'excitation, et à moins d'impatience, que d'anticiper un bien matériel. Savoir qu'un voyage arrive, le savourer d'avance, produit déjà une belle dose de satisfaction.
En réservant à la dernière minute, vous raccourcissez mécaniquement cette phase de « pré-bonheur ». Un des auteurs résume la différence ainsi : attendre un bon repas au restaurant ou espérer des vacances n'a rien à voir avec attendre un simple colis.
Derrière la réservation tardive, il peut y avoir de la procrastination décisionnelle
Le calendrier surchargé n'explique pas tout. Réserver au dernier moment peut aussi révéler un mode de fonctionnement plus profond : la procrastination décisionnelle, c'est-à-dire repousser le moment de trancher.
Une méta-analyse publiée dans la revue Personality and Individual Differences a passé en revue de nombreuses études pour dresser le portrait-type du procrastinateur. Les chercheurs ont relié les profils aux cinq grands traits du modèle « Big Five » :
- l'agréabilité
- la conscienciosité
- l'extraversion
- l'ouverture à l'expérience
- la stabilité émotionnelle
Le constat qui revient le plus souvent : la procrastination générale est surtout liée à un manque de conscienciosité. Ce trait regroupe l'organisation, la rigueur et la capacité à se projeter dans le temps. Autrement dit, ce qui se joue n'est pas toujours l'envie de partir, mais la difficulté à se voir dans l'avenir.
Deux profils très différents se cachent derrière le réservataire de dernière minute
Une autre étude, consultable sur les archives américaines PMC (National Institutes of Health), va plus loin. Elle distingue deux profils que l'on confond souvent : les personnes indécises et les procrastinateurs « généraux ». Ces travaux portent sur la décision et la procrastination en général, pas sur les vacances en particulier, mais la lecture est parlante.
| Profil | Traits associés |
|---|---|
| Les indécises et indécis | Plutôt anxieux et introvertis : fort névrosisme, introversion modérée |
| Les procrastinateurs généraux | Fortement associés à un manque de conscienciosité |
Le premier profil n'attend pas par désinvolture. Il hésite, parce que trop d'options rendent le choix pénible. Le second repousse parce qu'anticiper, se projeter et s'organiser lui demande un effort particulier.
Deux personnes qui réservent la veille du départ peuvent donc avoir des raisons opposées.
Ce que votre façon de réserver révèle, et ce qu'elle ne prouve pas
Réserver à la dernière minute ne signifie donc pas forcément que vous êtes insouciant ou spontané par choix. Cela peut aussi trahir une difficulté plus générale à anticiper, à vous projeter ou à trancher face à trop d'options. Le mot important est « peut » : les sources parlent de tendances, pas d'un verdict individuel.
Pour vous situer, une question simple : attendez-vous parce que vous aimez garder la main, ou parce que choisir vous paralyse ? Dans le premier cas, vous assumez un style. Dans le second, vous êtes peut-être du côté de l'indécision.
Dans les deux cas, gardez en tête le coût mesuré par Thomas Gilovich et ses collègues : le temps d'attente est déjà une part du plaisir de partir.
Vos questions
Réserver ses vacances au dernier moment, est-ce forcément un manque d'organisation ?
Non. Cela peut refléter un manque de conscienciosité, qui regroupe l'organisation, la rigueur et la capacité à se projeter. Mais cela peut aussi venir d'une indécision liée à l'anxiété, quand trop d'options compliquent le choix.
Que perd-on vraiment en réservant tard ?
Vous réduisez la phase de pré-bonheur, ce moment où l'on savoure un voyage à l'avance. L'étude de Thomas Gilovich, Amit Kumar et Matthew Killingsworth associe l'anticipation d'une expérience à plus de bonheur, de plaisir et d'excitation, et à moins d'impatience.
Quelle différence entre indécision et procrastination générale ?
D'après une étude consultable sur PMC, les personnes indécises sont plutôt anxieuses et introverties, avec un fort névrosisme. Les procrastinateurs généraux se caractérisent surtout par un déficit de conscienciosité.
Sources : Psychologies.