Votre robot aspirateur évite les obstacles et repart vers sa base quand sa batterie faiblit. En 1948, à Bristol, deux tortues mécaniques en faisaient déjà autant avec deux tubes électroniques, sans mémoire ni programme. Leur concepteur, le neurologue Grey Walter, ne cherchait pas à fabriquer un jouet : il voulait comprendre le cerveau.
En bref
- En 1948, à Bristol, Grey Walter a construit Elmer et Elsie, deux tortues dotées chacune de deux tubes électroniques.
- Sans mémoire ni programme, elles cherchaient la lumière, évitaient les obstacles et regagnaient seules leur station de recharge.
- Restées expérimentales, elles sont considérées comme des ancêtres conceptuels du Roomba, filiation théorique plutôt qu'industrielle directe.
Le chiffre clé : 2 tubes, Le seul « cerveau » de chaque tortue de Grey Walter en 1948.
Deux tubes électroniques tenaient lieu de cerveau
En 1948, le Royaume-Uni n'avait ni ordinateur personnel ni langage de programmation. Pourtant, dans un laboratoire de Bristol, deux petites machines se déplaçaient toutes seules. Elles s'appelaient Elmer et Elsie. Leur concepteur, le neurologue Grey Walter, travaillait au Burden Neurophysiological Institute.
Chacune embarquait deux tubes électroniques, que Walter assimilait volontiers à deux neurones. Rien d'autre du côté de l'« intelligence » : pas de mémoire, pas de logiciel, aucun calcul au sens où on l'entend aujourd'hui. Un capteur de lumière rotatif, un capteur de contact pour détecter les obstacles, des moteurs reliés directement aux deux tubes. C'est tout.
Leur créateur les avait surnommées Machina Speculatrix. Le résultat donnait pourtant des trajectoires cohérentes, presque vivantes. Un visiteur de l'époque pouvait légitimement croire que ces tortues avaient une volonté propre.
Un neurologue qui voulait comprendre le cerveau, pas bâtir un robot
Grey Walter ne travaillait pas sur la robotique à proprement parler. Son terrain, c'était le fonctionnement du cerveau humain. Sa question était simple à énoncer et vertigineuse à résoudre : comment un nombre restreint de neurones peut-il produire un comportement complexe ?
Sa réponse a pris la forme d'une expérience à la fois élégante et radicale. Construire une machine avec le minimum de composants, pour observer le maximum d'effets. Les tortues n'étaient donc pas un produit, mais un outil de réflexion, un cerveau réduit à l'os que l'on pouvait regarder agir.
Pour vous, la leçon est inconfortable. Quand une machine semble « choisir », « hésiter » ou « vouloir », nous avons tendance à lui prêter une intention. Chez Elmer et Elsie, ce que l'on percevait comme un choix n'était qu'une réponse électrique instantanée.
Quatre comportements naissaient de simples connexions
Le principe tenait en une phrase : les réactions des capteurs modifiaient directement l'activité des moteurs. Aucune étape de traitement intermédiaire, aucune décision au sens informatique. Ce système de contrôle, avec ses cellules reliées aux capteurs et aux moteurs, permettait quatre comportements distincts.
| Comportement | Ce que faisait la tortue |
|---|---|
| Exploration | Elle parcourait son environnement |
| Évitement d'obstacles | Elle contournait ce qu'elle touchait, avec souplesse |
| Phototaxie positive | Elle recherchait une source lumineuse modérée |
| Phototaxie négative | Elle fuyait une lumière trop intense |
Selon l'intensité lumineuse rencontrée, la machine passait d'un comportement à l'autre. Personne ne lui dictait quoi faire à chaque instant. Tout reposait sur des liaisons électriques directes entre ce qu'elle percevait et ce qu'elle faisait.
Un miroir, une batterie faible et l'illusion d'une volonté
Ce fonctionnement analogique produisait des trajectoires imprévisibles. Devant un miroir, Elmer et Elsie hésitaient parfois, comme si elles se reconnaissaient elles-mêmes. Le phénomène a fortement intrigué les observateurs de l'époque, alors même qu'il découlait de la même mécanique simple.
Autre prouesse : les tortues pouvaient détecter la faiblesse de leurs batteries et regagner d'elles-mêmes une station de recharge. Une machine qui « sent » qu'elle a besoin d'énergie et va se brancher seule : en 1948, le tour avait de quoi stupéfier.
Grey Walter y voyait une démonstration puissante : la complexité d'un comportement peut naître de connexions simples, sans calcul explicite. L'idée bousculait les certitudes naissantes de l'informatique. Elle annonçait aussi des débats qui traversent encore la recherche en intelligence artificielle, notamment sur la frontière floue entre réaction mécanique et véritable cognition.
Du laboratoire de Bristol à votre salon, une filiation d'idées
Malgré leur ingéniosité, Elmer et Elsie n'ont jamais quitté le laboratoire. Aucune production en série, aucune application concrète à l'époque. Un ingénieur du Burden Neurophysiological Institute, W. J. Warren, a certes construit une nouvelle version en 1951, mais le rôle de ces machines est resté strictement expérimental : observer, démontrer, théoriser.
Leur influence dépasse pourtant leur simplicité technique. Elles ont directement inspiré la cybernétique naissante et posé les bases théoriques de la robotique comportementale, un champ qui a exploré bien plus tard des architectures infiniment plus sophistiquées.
Dans l'arbre généalogique de la robotique domestique, les ancêtres les plus probables du Roomba seraient ainsi Elmer et Elsie. Attention à la nuance : il s'agit d'une filiation conceptuelle, pas d'une filiation industrielle directe. Votre aspirateur ne contient pas deux tubes de 1948. Il reprend, en bien plus perfectionné, une idée : un comportement utile peut jaillir de la façon dont une machine réagit à ce qu'elle perçoit.
Vos questions
Qui étaient Elmer et Elsie ?
Elmer et Elsie sont deux tortues mécaniques conçues en 1948 par le neurologue Grey Walter, à Bristol, au Burden Neurophysiological Institute. Chacune fonctionnait avec deux tubes électroniques, sans mémoire ni programme informatique. Leur créateur les surnommait Machina Speculatrix.
Comment ces tortues trouvaient-elles la lumière sans ordinateur ?
Un capteur de lumière rotatif et un capteur de contact étaient reliés directement aux moteurs par les deux tubes. Les réactions des capteurs modifiaient l'activité des moteurs sans aucune étape de calcul. Selon l'intensité lumineuse, la tortue recherchait une lumière modérée ou fuyait une lumière trop forte.
Votre robot aspirateur descend-il vraiment de ces tortues ?
Les ancêtres les plus probables du Roomba seraient Elmer et Elsie, mais la filiation est conceptuelle et non industrielle directe. Les tortues sont restées au stade expérimental et n'ont jamais été produites en série. Elles ont surtout posé les bases théoriques de la robotique comportementale.
Sources : sciencepost.fr.