Vous demandez à ChatGPT de reformuler un mail, puis vous l'envoyez comme si tout venait de vous. Vous n'êtes pas seul : une étude sur 48 000 personnes dans 47 pays montre que 57 % des salariés taisent leur usage de l'IA. Image, rivalité, peur du remplacement : les raisons sont documentées.
En bref
- Près d'un tiers des salariés qui utilisent l'IA au travail gardent cette pratique secrète vis-à-vis de leur employeur.
- Une étude Melbourne-KPMG sur 48 000 personnes dans 47 pays chiffre ce silence à 57 % des salariés.
- Image professionnelle, avantage sur les collègues, peur d'être remplacé et crainte d'une charge accrue : les ressorts du silence sont multiples.
Le chiffre clé : 57 % des salariés évitent de révéler leur usage de l'IA, dans 47 pays.
57 % des salariés cachent leur usage de l'IA, selon une étude menée dans 47 pays
Un consultant qui rédige ses notes de synthèse avec Claude. Un juriste qui soumet ses premières ébauches à Gemini. Un enseignant qui prépare son cours avec Perplexity. Une chargée de marketing qui finalise ses communiqués avec ChatGPT. Ces scènes sont devenues banales. Ce qui l'est moins, c'est leur point commun : elles se déroulent dans la discrétion, parfois dans le secret.
Près d'un tiers des salariés qui se servent d'outils d'intelligence artificielle au travail ne le disent pas à leur employeur. À l'échelle mondiale, une étude conjointe de l'Université de Melbourne (Australie) et du cabinet KPMG, portant sur 48 000 personnes dans 47 pays, va plus loin : 57 % des salariés évitent de révéler leur usage, et certains présentent des contenus générés par ces outils comme leur propre travail.
Le paradoxe est frappant. La part des salariés déclarant utiliser l'IA au travail est passée de 26 % en 2024 à 42 % en 2025, et aux États-Unis, 62 % des adultes interagissent avec ces outils plusieurs fois par semaine. On adopte massivement, mais on se cache. Les chercheurs écartent l'idée d'une simple peur irrationnelle : ils y voient des logiques organisationnelles, sociales et identitaires.
| Repère | Chiffre |
|---|---|
| Utilisateurs qui gardent le secret face à leur employeur | près d'un tiers |
| Salariés qui évitent de révéler leur usage (48 000 personnes, 47 pays) | 57 % |
| Salariés déclarant utiliser l'IA au travail en 2024 | 26 % |
| Salariés déclarant utiliser l'IA au travail en 2025 | 42 % |
| Adultes américains en interaction avec l'IA plusieurs fois par semaine | 62 % |
| Salariés qui se taisent pour ne pas voir leurs capacités mises en doute | 27 % |
Recourir à l'IA passe pour un aveu de faiblesse, et réveille le syndrome de l'imposteur
La première explication touche à l'image de soi. Le sociologue Erving Goffman a montré que nous gérons en permanence les impressions que nous donnons aux autres. Au travail, cette gestion devient intense : on veut paraître compétent, rigoureux, irremplaçable.
Dans ce cadre, avouer qu'on s'est fait aider par une machine peut sembler reconnaître une limite. C'est une lecture erronée, mais elle agit même quand on ne la formule pas. Elle nourrit ce que les psychologues du travail appellent le syndrome de l'imposteur : la crainte d'être démasqué comme moins capable qu'on ne le laisse croire.
Les sondages cités par les chercheurs chiffrent ce ressort : 27 % des salariés qui cachent leur usage le font pour éviter que leurs capacités soient remises en question. Le monde professionnel anglo-saxon a même forgé une expression pour cela, « AI-fueled imposter syndrome », que l'on peut traduire par un syndrome de l'imposteur alimenté par l'IA.
Les signaux envoyés par la hiérarchie pèsent lourd. Dès que les salariés perçoivent qu'utiliser un outil extérieur pourrait se lire comme un manque de compétence, le réflexe de dissimulation s'installe.
Un « avantage secret » qu'on garde pour soi face à des collègues concurrents
Deuxième moteur, moins avouable : la rivalité. Certains salariés se taisent parce qu'ils voient dans l'IA un avantage sur leurs collègues. Dans un environnement compétitif, maîtriser un outil que les autres ignorent ou sous-exploitent est une ressource rare. Pourquoi la partager ?
Cette logique s'appuie sur la théorie de la « conservation des ressources » du professeur de psychologie Stevan Hobfoll. Selon elle, nous cherchons à accumuler et à préserver nos ressources : compétences, statut, emploi. Une connaissance en fait partie.
Une étude récente va dans le même sens. Plus un salarié perçoit l'IA comme une menace pour son emploi ou sa valeur, plus il tend à cacher ce qu'il sait, et donc ce qu'il pratique, à ses collègues et à sa hiérarchie.
Cette dissimulation prend trois formes typiques :
- le mensonge évasif : promettre de partager ses connaissances plus tard ;
- la fausse ignorance : prétendre ne pas savoir ;
- le refus rationalisé : invoquer la confidentialité.
Les chercheurs rattachent l'IA secrète à ce comportement plus large, le knowledge hiding, qui peut nuire à la performance collective des équipes.
Peur de signer son propre remplacement et de voir les attentes s'emballer
Le troisième ressort est plus existentiel. Si je montre que l'IA fait en dix minutes ce qui me prenait une journée, est-ce que je ne signe pas mon propre arrêt de travail ? Les salariés cachent leur usage par crainte que leur employeur mesure ce que l'outil sait faire, et imagine qu'il puisse remplacer des emplois dans leur secteur.
Garder le secret devient alors une stratégie de protection, à la fois identitaire et professionnelle. On protège sa place, mais aussi l'idée qu'on se fait de sa propre valeur.
Un dernier ressort psychologique s'ajoute : la peur de voir les attentes de la hiérarchie s'emballer. Le raisonnement est simple. Révéler qu'on va plus vite, c'est risquer qu'on exige désormais davantage, jusqu'à devoir produire trois fois plus. Le gain de temps, au lieu de libérer, pourrait devenir un nouveau standard à tenir.
Ce silence en dit long sur le climat d'une entreprise, et sur vos propres réflexes
Pour les chercheurs, ce silence n'a rien d'anecdotique. Il révèle la santé des organisations : quand tant de salariés préfèrent se taire, c'est que l'image, la concurrence interne ou la peur de l'avenir pèsent plus que la confiance. Les entreprises disposent de leviers pour sortir de ce no man's land de la dissimulation.
Pour vous, la grille est utile. Si vous gardez votre usage pour vous, demandez-vous lequel des quatre moteurs est à l'œuvre : l'image de compétence, l'avantage sur les collègues, la peur d'être remplacé ou la crainte d'une charge accrue. Nommer la raison est déjà une façon de savoir si la peur est fondée, ou si elle vient surtout d'un réflexe de protection.
Vos questions
Quelle proportion de salariés cache son usage de l'IA ?
Près d'un tiers des salariés qui utilisent l'IA au travail gardent cette pratique secrète face à leur employeur. Une étude de l'Université de Melbourne et de KPMG, sur 48 000 personnes dans 47 pays, avance un chiffre plus élevé : 57 % évitent de révéler leur usage.
Pourquoi l'IA réveille-t-elle le syndrome de l'imposteur ?
Recourir à un outil peut être perçu, à tort, comme l'aveu d'une limite personnelle. Selon des sondages, 27 % des salariés qui cachent leur usage le font pour que leurs capacités ne soient pas remises en question.
Quelles formes prend la dissimulation entre collègues ?
Les chercheurs en décrivent trois : le mensonge évasif, qui repousse le partage à plus tard, la fausse ignorance et le refus justifié par la confidentialité. Ces comportements relèvent du knowledge hiding, la dissimulation de ses connaissances, qui peut affecter la performance collective des équipes.
Sources : theconversation.com.