Vous veillez tard le week-end, puis le réveil sonne tôt lundi. Vous voilà épuisé et à cran face au regard des autres. Selon le site américain PsyPost, une étude montre que ce décalage fait monter l'anxiété sociale, et qu'on préfère alors être jugé par une IA plutôt que par un humain.
En bref
- Le décalage social désigne un sommeil biologique en désaccord avec les horaires imposés par le travail, l'école ou les sorties.
- Quatre expériences de l'université Sun Yat-Sen montrent que le sommeil décalé fait préférer une IA à un humain comme évaluateur.
- L'anxiété sociale, la peur d'être jugé, explique ce choix, pas l'envie d'éviter les gens ni le souci d'efficacité.
Le chiffre clé : 4, expériences menées pour tester le lien entre sommeil décalé et préférence pour l'IA.
Le décalage social, un jet lag que l'on s'inflige chaque semaine
Le corps suit une horloge interne qui règle le sommeil et l'éveil. Or le travail, les études ou les sorties imposent souvent un autre tempo. Quand les deux se contredisent, on parle de décalage social, « social jetlag » en anglais.
L'exemple classique : vous veillez tard le vendredi et le samedi, vous faites la grasse matinée le dimanche, puis vous vous arrachez du lit lundi à l'aube. La fatigue ressemble alors à celle d'un voyage à travers plusieurs fuseaux horaires. Elle ne se limite pas à la somnolence : elle perturbe la gestion des émotions et rend hypersensible à l'image que l'on renvoie aux autres.
Quatre chercheurs de l'université Sun Yat-Sen, Xiaoyu Zhou, Yuxuan Chu, Liwei Zhang et Jianping Liang, ont voulu savoir ce que cette fatigue particulière change à l'ère numérique. Leur hypothèse : le décalage social fait naître de l'anxiété sociale, c'est-à-dire une crainte intense d'être mal jugé. Leurs résultats sont publiés dans la revue Computers in Human Behavior.
Fatigués, les participants choisissent bien plus souvent l'évaluation par une IA
L'IA occupe de plus en plus de rôles d'évaluateur. D'après des rapports sectoriels cités par les chercheurs, la grande majorité des entreprises ont intégré des outils algorithmiques à leur recrutement, et plusieurs applications de rencontre disent s'appuyer sur l'IA pour évaluer les profils.
Ces algorithmes passent pour constants et objectifs. Être jugé par eux semble donc moins risqué que d'affronter l'avis subjectif d'une personne. L'équipe soupçonnait que les personnes en décalage de sommeil iraient chercher ces évaluations automatisées pour apaiser leur anxiété.
Pour le vérifier, elle a mené quatre expériences liées entre elles. Dans la première, 250 participants ont d'abord été classés selon leur chronotype : plutôt du matin ou plutôt du soir. Un second questionnaire leur a ensuite été attribué au hasard, le lendemain, à 8 h du matin ou à 8 h du soir. Un lève-tard obligé de répondre tôt se retrouvait ainsi en décalage provoqué.
Le scénario : s'inscrire sur une application de rencontre qui évaluerait leur attractivité pour leur recommander des partenaires. Ils devaient choisir entre un membre du personnel et un système d'IA. Les participants en décalage ont nettement plus souvent choisi l'IA. Ceux dont l'horaire respectait leur horloge naturelle n'affichaient pas de préférence marquée.
L'anxiété sociale explique le choix, pas la paresse ni la misanthropie
Deuxième expérience : 226 participants, dont le décalage social réel a été calculé en comparant le milieu de leur sommeil les jours travaillés et les jours libres. Ils imaginaient avoir passé le tri des CV pour un emploi et devaient choisir un entretien avec un recruteur humain ou avec un système de recrutement par IA. Un questionnaire mesurait ensuite leur niveau d'anxiété sociale.
Résultat identique : plus le décalage est marqué, plus l'IA l'emporte. L'anxiété sociale joue le rôle de pont statistique. Un décalage plus fort va avec davantage de crainte d'être jugé, et cette crainte va avec une préférence pour le système automatisé.
Troisième expérience : 240 participants recrutés un lundi matin, moment où le décalage du week-end est particulièrement fréquent. Le scénario de l'application de rencontre revenait, mais sans aucune description du fonctionnement des évaluateurs, pour forcer un choix intuitif. Les chercheurs ont aussi mesuré l'envie d'éviter le contact avec autrui et la motivation à agir efficacement. Une large majorité a choisi l'algorithme, et seule l'anxiété sociale expliquait ce choix.
| Expérience | Participants | Situation | Ce qui ressort |
|---|---|---|---|
| 1 | 250 | Application de rencontre, évaluation de l'attractivité | Les participants en décalage choisissent nettement l'IA |
| 2 | 226 | Entretien d'embauche, recruteur humain ou IA | Plus de décalage, plus d'IA, avec l'anxiété sociale en relais |
| 3 | 240 | Lundi matin, choix sans description des évaluateurs | L'anxiété sociale est le seul moteur du choix |
| 4 | 218 | Application d'IA qui juge les tenues | L'effet existe seulement si l'IA paraît objective |
L'effet disparaît dès que l'IA passe pour subjective
La dernière expérience a réuni 218 participants autour d'une application virtuelle d'IA chargée de juger les choix vestimentaires. Deux groupes ont reçu deux descriptions différentes de la technologie. Pour le premier, l'IA évalue les tenues de façon objective, à partir de données standardisées. Pour le second, elle a appris des biais esthétiques subjectifs et juge de manière émotionnelle.
Face à l'IA présentée comme objective et sans biais, les participants au décalage social important disaient avoir une intention plus forte d'adopter ses évaluations. Face à l'IA décrite comme subjective et capable de biais émotionnels, cet effet s'évanouissait.
Autrement dit, ce n'est pas l'IA en tant que telle qui attire. C'est la promesse d'un juge neutre, qui ne vous regardera pas comme le ferait un humain.
Un réflexe de fatigue plus qu'une conviction profonde
Ces travaux reposent sur des scénarios imaginés et des questionnaires. Ils révèlent une tendance statistique, pas ce que chacun ferait dans une vraie situation d'embauche ou de rencontre.
Pour vous, la piste est concrète. Un lundi matin, après un week-end tardif, une préférence pour l'outil automatisé peut venir moins d'un vrai goût pour la machine que d'une fatigue qui vous rend plus sensible au regard des autres. Les chercheurs ont d'ailleurs testé et écarté deux explications : l'envie d'éviter les gens et le besoin d'aller vite.
Reste un point à retenir. Cette attirance dépend de l'image que l'on se fait de l'IA : tant qu'elle passe pour un évaluateur objectif, elle rassure ceux dont l'horloge interne est à contretemps.
Vos questions
Qu'est-ce que le décalage social ?
C'est le moment où votre cycle de sommeil biologique ne colle plus aux contraintes extérieures comme le travail, l'école ou les sorties. Par exemple, veiller tard le week-end puis se lever tôt le lundi. La fatigue qui en résulte ressemble à celle d'un voyage à travers plusieurs fuseaux horaires.
Fuit-on les humains quand on est fatigué ?
Pas de façon générale. Dans la troisième expérience, ni l'envie d'éviter les contacts ni le besoin d'efficacité n'expliquaient la préférence pour l'IA. Seule l'anxiété sociale, la peur d'être jugé, rendait compte du choix.
Cette préférence vaut-elle pour toutes les IA ?
Non. Quand l'IA était décrite comme objective et fondée sur des données standardisées, les participants en décalage voulaient davantage l'adopter. Quand on la présentait comme subjective et capable de biais émotionnels, l'effet disparaissait.
Sources : psypost.org.