Ouvrez le classement, et la première impression est un léger vertige. Sur une même liste, dans un même tableau, cohabitent la gestion des réfrigérants, l'éducation des filles, la restauration des tourbières, le vélo urbain et les fermes solaires. Rien ne semble justifier qu'on les mette côte à côte. Et pourtant, ils y sont, rangés, comparés, hiérarchisés selon un seul et même critère. C'est tout l'objet de Project Drawdown : avoir osé construire cette liste improbable, et avoir tenu le pari qu'elle avait un sens.
Une liste qui ne devrait pas exister
Face à un problème aussi vaste que le climat, la tentation naturelle est de le découper en silos : l'énergie d'un côté, l'agriculture de l'autre, les transports encore ailleurs, chacun avec ses experts, ses unités de mesure, ses échelles de temps. Project Drawdown a fait le choix inverse. Le projet a rassemblé des chercheurs de disciplines qui ne se parlent presque jamais — agronomes, ingénieurs, économistes, spécialistes de la santé publique — et leur a demandé de répondre à une seule question, formulée de la même façon pour chacun : combien de gaz à effet de serre cette pratique permet-elle d'éviter ou de capter, sur plusieurs décennies, si on la déploie massivement ?
Poser la question ainsi, c'est déjà faire un choix méthodologique fort. On ne demande pas ce qui est le plus urgent, le plus juste ou le plus enthousiasmant. On demande ce qui pèse le plus lourd sur une seule balance.
Réduire l'incommensurable à un chiffre
Ce geste a un nom en sciences sociales : la
commensuration, l'opération qui consiste à transformer des qualités disparates en quantités comparables. On la pratique tous les jours sans y penser — un classement d'universités, une note de restaurant, un score de crédit — mais on oublie à quel point elle est violente intellectuellement. Elle force à trancher : est-ce qu'une tonne de carbone évitée par l'isolation d'un immeuble vaut la même chose qu'une tonne évitée par le choix alimentaire d'un ménage à l'autre bout du monde ? Le protocole dit oui, par construction. C'est le prix à payer pour pouvoir comparer.
Le résultat de cette réduction est un objet étrange et précieux : un instrument qui permet de reposer, presque platement, une question rarement posée aussi frontalement — où faut-il regarder d'abord ?
Ce n'est pas la liste qui est intéressante en elle-même. C'est ce qu'elle oblige à faire : sortir de son silo disciplinaire pour accepter d'être comparé à des solutions qu'on n'aurait jamais pensé mettre sur le même plan.
Le mot qui déplace la question
Le nom même du projet porte une idée plus subtile qu'il n'y paraît. Le
drawdown ne désigne pas simplement une réduction d'émissions, mais le moment précis où la concentration de gaz à effet de serre dans l'atmosphère cesse d'augmenter et commence à refluer. C'est une distinction qui change tout dans la façon de penser un objectif : ralentir une courbe qui monte n'est pas la même chose que la faire redescendre. Beaucoup d'initiatives se contentent, sans le dire, du premier objectif tout en se parant du vocabulaire du second. Nommer précisément le point d'inflexion visé oblige à clarifier ce qu'on cherche réellement à obtenir, et à quelle échéance.
Ce qui remonte quand on change d'échelle
L'intérêt du classement ne tient pas à sa précision — toute estimation à plusieurs décennies sur des systèmes aussi complexes reste fragile — mais aux surprises qu'il révèle une fois qu'on accepte de tout mettre sur la même échelle. Des pratiques associées d'ordinaire à la santé publique ou à l'éducation se sont retrouvées, une fois converties en
équivalent carbone, à des rangs que peu auraient anticipés, tandis que des technologies très médiatisées apparaissaient plus modestes qu'attendu une fois rapportées à leur potentiel de déploiement réel. Ce genre de bascule est la véritable valeur d'un exercice de commensuration : il déplace l'attention de ce qui est visible et symbolique vers ce qui a effectivement une masse.
C'est un phénomène qu'on retrouve dans n'importe quel domaine dès qu'on ose classer des choses hétérogènes sur un critère commun : la hiérarchie spontanée, celle que dicte l'intuition ou le prestige, ne coïncide presque jamais avec la hiérarchie mesurée.
Le piège du chiffre unique
Cette force est aussi la limite de l'exercice. Réduire une solution à un seul indicateur — aussi bien construit soit-il — fait disparaître tout ce qui ne s'y convertit pas facilement : la résilience qu'apporte une pratique, les effets sur la biodiversité locale, l'acceptabilité sociale, les inégalités qu'elle atténue ou aggrave. Un
indicateur unique a une vertu de clarté et un défaut de myopie : il éclaire fortement ce qu'il mesure, et laisse tout le reste dans l'ombre. Traiter un classement de ce type comme une vérité plutôt que comme un instrument de comparaison, c'est prendre le risque d'optimiser exactement ce que le chiffre capture, au détriment de tout ce qu'il ne capture pas.
Les auteurs du projet ont eux-mêmes révisé leur méthodologie à plusieurs reprises, déplacé des solutions, affiné des hypothèses. Ce n'est pas une faiblesse de l'outil, c'est sa condition d'usage : un bon instrument de comparaison s'améliore en admettant qu'il a toujours tort d'une certaine manière, jamais en prétendant avoir raison une fois pour toutes.
Ce que la méthode transporte ailleurs
Ce qui rend ce projet intéressant bien au-delà du climat, c'est la structure de raisonnement qu'il propose pour n'importe quel
portefeuille de solutions disparates. Une organisation qui doit choisir entre des investissements dans des domaines qui n'ont rien en commun, une équipe produit qui compare des chantiers d'ingénierie à des initiatives de support client, un décideur public qui arbitre entre santé, éducation et infrastructures — tous font face au même problème de fond : comment comparer ce qui n'est, a priori, pas comparable ?
La réponse n'est jamais de trouver LE bon indicateur universel. Elle consiste plutôt à accepter la discipline suivante : choisir un critère explicite, assumer ce qu'il laisse de côté, et se donner le droit de le réviser quand la réalité le contredit. C'est une gymnastique inconfortable, parce qu'elle expose les priorités implicites que chacun préfère souvent ne pas formuler. Mais c'est précisément cet inconfort qui produit la clarté.
Un outil pour penser, pas pour trancher
La leçon la plus durable de Project Drawdown n'est peut-être pas dans le contenu de sa liste, appelé à évoluer avec les données et les technologies, mais dans le geste qui l'a rendue possible : avoir accepté de faire dialoguer, sur un seul terrain de mesure, des mondes qui d'ordinaire s'ignorent. Un classement de ce genre ne dit jamais quoi faire. Il dit seulement, avec la brutalité utile d'un chiffre, ce à quoi on n'avait peut-être pas encore pensé regarder en premier.