Sur l’écran, tout semble décentralisé : un portefeuille se connecte, une transaction s’affiche, un jeton circule sans formulaire ni banque apparente. Puis survient l’incident banal : l’interface ne répond plus, le fournisseur d’accès bloque une fonction, une clé d’API atteint sa limite, ou une passerelle retire discrètement un service. À cet instant, le grand récit du web 3.0 se fissure. Derrière la promesse d’un Internet sans centre, on découvre une chaîne de dépendances très concrètes.
L’expression « nouveaux GAFAM du web 3.0 » a le mérite de poser une question décisive, même si elle simplifie à l’excès : où se concentre le pouvoir lorsque les services reposent sur des blockchains, des jetons et des communautés distribuées ? La réponse ne tient pas dans une liste de cinq entreprises. Elle dessine plutôt une carte mouvante, faite de protocoles, d’infrastructures, d’intermédiaires techniques et de marques capables de capter l’attention.
Le sujet n’est donc pas de désigner hâtivement les futurs géants. Il consiste à apprendre à reconnaître les mécanismes de domination dans un univers qui se présente volontiers comme son contraire.
Le faux paysage plat de la décentralisation
Le web 3.0 repose sur une intuition puissante : plutôt que de confier ses données, ses échanges et ses actifs à une grande plateforme, l’utilisateur pourrait interagir avec des réseaux ouverts. Les règles seraient inscrites dans du code, les opérations vérifiables publiquement et la propriété mieux répartie entre les participants.
Dans ce modèle, une blockchain ne désigne pas seulement une technologie de registre. Elle devient une couche de coordination : elle permet à des inconnus de s’accorder sur l’état d’un système sans passer par une autorité centrale unique. C’est une rupture importante avec le web des plateformes, où l’entreprise possède simultanément l’interface, les données, les règles et souvent le marché qu’elle organise.
Mais distribuer la validation des transactions ne suffit pas à distribuer tous les pouvoirs. Un réseau peut être techniquement ouvert tout en restant difficile à utiliser sans services privés. Il faut un portefeuille compréhensible, une interface rapide, des données lisibles, un accès aux réseaux, une manière de convertir des monnaies traditionnelles, des outils de sécurité et, souvent, un support en cas d’erreur.
Autrement dit, la décentralisation du registre peut coexister avec la concentration des usages. C’est là que se forme le malentendu le plus courant : confondre l’absence d’un centre unique avec l’absence de centres de gravité.
Le pouvoir ne disparaît pas : il change d’étage
Dans le web des GAFAM, le pouvoir s’exerçait de façon relativement visible. Une plateforme décidait des conditions d’accès, hiérarchisait les contenus, imposait ses formats publicitaires, prélevait sa commission et pouvait modifier ses règles. Le web 3.0 déplace une partie de ces fonctions dans des couches moins visibles, donc parfois plus difficiles à discuter.
La première est celle des infrastructures. Héberger un nœud, indexer des données de blockchain, fournir une interface de programmation ou stocker des fichiers distribués paraît technique. Pourtant, ce sont des services indispensables à presque toutes les applications. Lorsqu’un petit nombre d’acteurs fournit ces briques à la majorité des développeurs, il peut devenir un passage obligé sans jamais apparaître dans l’expérience de l’utilisateur.
La deuxième couche est celle des portefeuilles numériques. En théorie, ils donnent à chacun la garde de ses actifs et de son identité cryptographique. En pratique, ils jouent aussi le rôle de navigateur, de gestionnaire d’autorisations et de porte d’entrée vers les applications. Celui qui contrôle l’interface du portefeuille peut mettre certains services en avant, rendre d’autres moins accessibles et imposer ses propres choix de sécurité ou de conformité.
La troisième est celle de la liquidité. Dans les écosystèmes fondés sur des actifs numériques, l’usage dépend souvent de la facilité avec laquelle on peut échanger, emprunter, prêter ou convertir. Les plateformes d’échange, les émetteurs d’actifs stables et les protocoles de finance décentralisée concentrent alors un pouvoir particulier : ils ne contrôlent pas nécessairement le réseau, mais ils peuvent conditionner sa circulation économique.
Enfin, il y a le pouvoir du récit. Une marque reconnue attire les utilisateurs, les développeurs, les capitaux et les médias. Elle crée une convention : si tout le monde pense qu’un écosystème est incontournable, il devient effectivement plus incontournable. Cette dynamique n’a rien de spécifiquement numérique ; elle rappelle que les effets de réseau sont aussi des effets de réputation.
Une carte en cinq postes de contrôle
Pour comprendre les « nouveaux GAFAM », mieux vaut examiner les fonctions qui créent une dépendance que chercher des noms définitifs. Cinq postes de contrôle méritent une attention particulière.
- La norme technique. Un protocole très adopté peut devenir une langue commune. Ses choix de conception, ses mises à jour et ses outils finissent par orienter tout un écosystème.
- L’accès simplifié. Les services qui réduisent la complexité attirent naturellement les utilisateurs. Cette simplicité est précieuse, mais elle peut réintroduire un intermédiaire dominant.
- La garde et l’identité. Détenir les clés, vérifier un utilisateur ou permettre la récupération d’un compte sont des fonctions sensibles. Elles déterminent qui peut agir et dans quelles conditions.
- La liquidité. Un marché sans profondeur est un marché peu utilisable. Les acteurs capables d’apporter des échanges fluides et des actifs de référence acquièrent une influence structurante.
- La distribution. Une application peut être ouverte dans son code et dépendre pourtant d’un magasin d’applications, d’un moteur de recherche, d’un réseau social ou d’un système d’exploitation pour trouver ses utilisateurs.
Cette grille évite deux erreurs symétriques. La première consiste à croire que toute entreprise active dans le secteur est un futur monopole. La seconde, plus fréquente dans les périodes d’enthousiasme, consiste à imaginer que le simple recours à la blockchain protège mécaniquement contre la concentration.
Le paradoxe des protocoles ouverts
Un protocole ouvert peut être copié, audité et intégré par de multiples acteurs. C’est une différence majeure avec une plateforme fermée. Mais l’ouverture du code n’épuise pas la question du pouvoir. Il faut encore regarder qui possède les droits de gouvernance, qui finance le développement, qui opère les infrastructures les plus utilisées et qui influence les décisions collectives.
La gouvernance est ici le mot clé. Beaucoup de projets affichent des mécanismes de vote communautaire, parfois organisés autour d’une organisation autonome décentralisée. Ces dispositifs peuvent élargir la participation et rendre certaines décisions plus transparentes. Ils peuvent aussi reproduire des écarts de pouvoir lorsque les droits de vote suivent la détention d’actifs, la disponibilité technique ou la capacité à suivre des débats complexes.
Le risque n’est pas seulement celui d’un acteur qui imposerait ouvertement sa volonté. Il est aussi celui d’une minorité suffisamment équipée pour participer réellement, face à une majorité d’utilisateurs qui délègue, s’abstient ou découvre les décisions une fois qu’elles sont appliquées.
La décentralisation ne se mesure pas à la présence d’un jeton ni à l’absence de siège social. Elle se mesure à la possibilité réelle de quitter un service, de vérifier ses règles et de participer à ses choix.
Ce que l’utilisateur peut vérifier avant de s’enthousiasmer
Le web 3.0 est souvent présenté comme une affaire d’investisseurs ou de développeurs. C’est aussi un sujet de culture numérique ordinaire. Toute personne qui utilise une application fondée sur ces technologies peut se poser quelques questions simples.
- Puis-je partir facilement ? Mes actifs, mes données et mon identité sont-ils exportables vers un autre outil, ou restent-ils enfermés dans une interface ?
- Qui paie les coûts invisibles ? Une application gratuite peut dépendre d’une infrastructure privée, d’un émetteur d’actifs ou d’un acteur qui subventionne son usage pour installer sa position.
- Que se passe-t-il si l’interface disparaît ? Le service reste-t-il accessible par d’autres moyens, ou l’application est-elle de fait indispensable au protocole ?
- Qui peut modifier les règles ? Les mécanismes de décision sont-ils documentés, compréhensibles et ouverts à une pluralité de participants ?
- Quelle promesse est réellement tenue ? La technologie apporte-t-elle une amélioration concrète — traçabilité, portabilité, automatisation — ou sert-elle surtout d’étiquette ?
Cette vigilance ne suppose pas de rejeter les intermédiaires. Certains sont utiles, notamment pour sécuriser les usages, accompagner les débutants ou simplifier des opérations complexes. La vraie question est celle du choix : dispose-t-on d’alternatives crédibles, comme le low-code, et peut-on changer de fournisseur sans perdre l’essentiel ?
Penser le web 3.0 comme un système, pas comme une révolution achevée
Les nouveaux GAFAM du web 3.0 ne seront peut-être pas des copies conformes des géants du web précédent. Ils pourraient être moins visibles, plus techniques, parfois collectifs dans leur apparence et très centralisés dans leurs effets. Leur pouvoir pourrait résider moins dans la possession des données que dans la maîtrise des accès, des standards, de la liquidité ou des interfaces.
Cette idée invite à remplacer une opposition trop confortable — centralisé contre décentralisé — par une analyse plus fine : centralisé à quel niveau, pour quel usage, avec quelle possibilité de sortie ? C’est un modèle mental utile bien au-delà des cryptomonnaies. Il vaut pour le cloud, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux, les outils de travail et toutes les technologies qui promettent de redonner du pouvoir aux individus.
Le web 3.0 n’abolit pas la question des géants. Il oblige à la poser autrement : non plus seulement « qui possède la plateforme ? », mais « de qui dépend réellement notre capacité à agir ? »