Dans un hangar qui ressemble davantage à une brasserie qu'à une ferme, des cuves d'acier inoxydable bullonnent doucement. Aucune terre, aucune pluie, aucune saison. On y verse de l'eau, on y injecte du gaz carbonique et de l'hydrogène produit par électrolyse, on y cultive une bactérie qui se nourrit de cette étrange soupe minérale, et on en ressort, quelques jours plus tard, une poudre jaune pâle, riche en protéines, qu'on pourrait presque prendre pour de la farine de maïs. C'est Solein, mise au point par l'entreprise finlandaise Solar Foods, et sa promesse tient en une phrase qui semble sortie d'un roman de science-fiction bon marché : une protéine qui pousse dans l'air.
Court-circuiter la photosynthèse
L'idée mérite qu'on s'y arrête, non pas pour ses vertus nutritionnelles, mais pour le geste intellectuel qu'elle incarne. Toute l'agriculture repose depuis toujours sur un même goulot d'étranglement : la photosynthèse, ce mécanisme par lequel une plante capte l'énergie solaire pour fabriquer de la matière organique à partir de l'air et de l'eau. C'est un processus magnifique, mais lent et peu efficace — une fraction seulement de l'énergie lumineuse reçue se retrouve effectivement stockée dans la plante. Des siècles de sélection variétale et d'agronomie ont cherché à en grappiller les derniers pourcents. Solein prend le problème à l'envers. Plutôt que d'optimiser la photosynthèse, on la contourne. On fabrique de l'énergie par un autre moyen — l'électricité, elle-même produite sans combustion —, on la convertit en hydrogène, et on nourrit directement un micro-organisme avec cet hydrogène plutôt que d'attendre qu'une plante transforme patiemment la lumière du soleil en sucre puis en protéine. C'est le même type d'inversion qu'on trouve dans d'autres ruptures technologiques : au lieu d'améliorer un chemin existant, on se demande si l'étape intermédiaire est seulement nécessaire.Une idée plus ancienne qu'il n'y paraît
Ce qui frappe, c'est que le principe n'a rien de neuf. Les bactéries capables de se nourrir d'hydrogène et de gaz carbonique intéressent les chercheurs en systèmes de survie depuis les débuts de l'exploration spatiale : comment nourrir un équipage dans un vaisseau clos, sans champ ni lumière naturelle, avec seulement de l'air recyclé et de l'énergie électrique ? La question, posée pour des astronautes, s'est retrouvée reformulée pour une planète entière confrontée à une autre contrainte de fermeture : des sols limités, un climat de plus en plus instable, une demande alimentaire qui ne cesse de croître. L'innovation, ici, n'est pas tant scientifique qu'une affaire de recontextualisation — prendre une solution développée pour un problème de niche et la faire glisser vers un problème de masse.Ce que « naturel » veut encore dire
Le nom même, Solein, contraction de soleil et de protéine, joue sur une ambiguïté volontaire : est-ce un produit de la nature ou un produit de laboratoire ? La réponse honnête est qu'elle brouille la frontière. La fermentation qui transforme le sucre en alcool ou en yaourt est un processus biologique que personne ne qualifie d'artificiel ; celle qui transforme l'hydrogène en protéine repose sur le même mécanisme fondamental, une bactérie qui se multiplie, mais elle heurte davantage l'intuition parce qu'elle se passe de terre, de plante, de tout ce qui évoque visuellement l'agriculture. Ce trouble est révélateur. Notre définition du naturel tient moins à la biologie qu'à la mise en scène : un aliment issu d'un champ nous rassure, le même aliment issu d'une cuve nous inquiète, même quand le processus biologique sous-jacent est comparable. C'est un biais qu'on retrouve ailleurs dès qu'une technologie déplace une production hors de son décor habituel — la viande cultivée en laboratoire affronte la même méfiance, pour des raisons largement esthétiques plutôt que substantielles.Ce n'est pas la biologie qui dérange, c'est le décor qu'on lui retire.