Fiche #272333/Innovation

Le move-to-earn : quand vos pas valaient de la crypto

Un téléphone vibre au coin d’un trottoir, écran ouvert sur une paire de baskets numériques. À chaque foulée, une jauge se remplit, des jetons s’accumulent, et la marche quotidienne prend soudain des airs de micro-travail rémunéré.

Auteur
Adrien Marchal
10 août 2026 0 min

Adrien décrypte concepts, lois et tendances à l'intersection des sciences cognitives, de la tech et des nouvelles façons de travailler.

En bref

Payer les gens pour marcher : le move-to-earn a transformé chaque pas en actif spéculatif. Une expérience grandeur nature sur la motivation, ses limites et son revers.

Un téléphone vibre au coin d’un trottoir, écran ouvert sur une paire de baskets numériques. À chaque foulée, une jauge se remplit, des jetons s’accumulent, et la marche quotidienne prend soudain des airs de micro-travail rémunéré. Pendant un temps, le move-to-earn a donné une expression monétaire à un geste banal : avancer.

L’idée semblait presque trop élégante pour être vraie. Marcher est bon pour soi, les applications savent compter les pas, les cryptomonnaies promettent de créer de nouveaux systèmes d’incitation : il suffisait de relier les trois. Des services comme STEPN ont popularisé ce scénario, mêlant application sportive, objets numériques et économie fondée sur des jetons. L’effervescence est retombée, mais l’expérience reste riche d’enseignements. Elle raconte moins une révolution durable de la marche qu’un laboratoire à ciel ouvert sur la motivation, les économies numériques et notre étrange rapport aux récompenses.

Quand la promenade devient une interface

Le principe du move-to-earn est simple à énoncer : l’utilisateur marche, court ou se déplace ; une application enregistre cette activité ; celle-ci ouvre droit à une récompense numérique. Selon les plateformes, cette récompense peut prendre la forme de jetons échangeables, de points, d’objets virtuels ou d’avantages dans un écosystème donné.

Ce qui a distingué la vague crypto n’était donc pas le suivi d’activité. Les podomètres, programmes de fidélité et défis collectifs existaient déjà. La nouveauté tenait au fait de rendre la récompense théoriquement négociable, transférable et parfois revendable. Le pas n’était plus seulement converti en calories estimées ou en badge de motivation : il entrait dans une logique de marché.

Cette conversion a modifié la perception du geste. La marche pouvait devenir une activité productive, du moins dans le récit porté par ces applications. Or c’est précisément là que le modèle devient intéressant : il révèle la puissance d’une interface capable de transformer une habitude silencieuse en action visible, mesurée et valorisée.

À condition, bien sûr, de ne pas confondre une incitation avec un revenu. Une récompense affichée dans une application n’a pas la stabilité d’un salaire, ni même nécessairement la liquidité d’une monnaie courante. Sa valeur dépend d’un marché, de règles techniques, de la confiance envers le projet et de la présence d’autres utilisateurs prêts à acheter ou employer le jeton.

La récompense n’est jamais gratuite

La promesse du move-to-earn repose sur une question économique redoutablement concrète : qui paie pour les pas ?

Dans un système durable, une récompense doit être financée par une valeur créée ailleurs. Cela peut venir de revenus publicitaires, de partenariats avec des acteurs de la santé ou du sport, de commissions sur des transactions, de services payants, ou encore d’une communauté qui accepte d’acheter des biens numériques parce qu’ils lui procurent un usage, un statut ou un plaisir de jeu.

Les modèles les plus fragiles ont souvent reposé sur l’arrivée de nouveaux participants. Ceux-ci achetaient des actifs numériques tokenisés, par exemple des baskets virtuelles, afin de commencer à générer des récompenses. Cette mécanique peut fonctionner tant que la demande augmente. Mais si l’intérêt ralentit, la pression s’inverse : davantage de jetons cherchent à être vendus, moins d’acheteurs se présentent, et la récompense perd une partie de son attrait.

C’est le problème classique de la tokenomics, mot-valise qui désigne l’économie d’un jeton : son émission, ses usages, sa rareté, sa circulation et les raisons qu’ont les individus de le conserver. Un jeton ne vaut pas parce qu’une application lui attribue un nom. Il vaut si un écosystème convaincant crée une demande assez solide pour absorber les récompenses distribuées.

Le move-to-earn a ainsi rappelé une règle que l’on oublie volontiers lors des emballements technologiques : distribuer une monnaie est facile ; construire des raisons durables de l’utiliser est beaucoup plus difficile.

Le vrai produit : une machine à habitudes

Réduire le phénomène à la spéculation serait pourtant passer à côté de son intuition la plus féconde. Ces applications ont compris que la marche souffre rarement d’un manque de bienfaits connus. Tout le monde sait, en principe, qu’il est souhaitable de bouger davantage. Le problème est celui du passage à l’acte, face à la fatigue, au manque de temps, à la routine ou à l’absence de gratification immédiate.

Le move-to-earn a tenté de résoudre ce problème par la gamification. Une jauge de progression, une série de jours actifs, une quête, une récompense ou une collection d’objets créent des retours immédiats. L’utilisateur ne marche plus seulement pour un bénéfice abstrait et lointain ; il marche aussi pour terminer une mission avant la fin de la journée.

Cette logique peut être très efficace. Elle est particulièrement utile au démarrage d’une habitude, lorsque l’effort paraît disproportionné au regard de ses effets. Mais elle comporte une limite bien documentée par l’expérience ordinaire : quand la récompense extérieure devient le motif principal, son retrait peut faire disparaître l’élan. Si l’on ne sort plus que pour gagner un jeton, que reste-t-il lorsque ce jeton ne vaut plus grand-chose ?

La question importe bien au-delà de la crypto. Elle concerne toutes les applications qui transforment nos comportements en tableaux de bord : sport, lecture, concentration, apprentissage, sobriété énergétique, épargne. Une bonne incitation devrait idéalement servir de béquille temporaire, puis laisser place à une motivation plus autonome : le plaisir de marcher, le besoin de respirer, l’habitude de faire un détour à pied, le goût d’un temps sans écran.

Le pas humain, donnée imparfaite

Pour rémunérer une activité, encore faut-il pouvoir l’observer correctement. Or un téléphone dans une poche ne distingue pas toujours une marche réelle d’un mouvement simulé. Les systèmes ont donc dû composer avec une multitude de contournements : localisation falsifiée, appareils secoués, trajets motorisés, comptes automatisés ou partage d’identifiants.

Cette lutte contre la fraude n’est pas un détail technique. Elle touche au cœur de la proposition de valeur. Si des utilisateurs peuvent produire artificiellement des récompenses, ils diluent celles des marcheurs réels et fragilisent toute l’économie du service. D’où l’usage de contrôles de vitesse, de capteurs croisés, de vérifications de localisation ou de systèmes de détection d’anomalies.

Mais plus la vérification s’intensifie, plus une autre tension apparaît : celle de la vie privée. Pour valider des déplacements, une plateforme peut être tentée de collecter des données particulièrement sensibles, notamment des habitudes de mobilité, des horaires et des parcours. Le contrat implicite devient alors plus complexe : l’utilisateur ne vend pas seulement son attention ou son abonnement, il expose une partie de sa vie quotidienne.

Avant d’utiliser une application de ce type, il est donc raisonnable de regarder ce qu’elle collecte, ce qu’elle conserve, à qui ces informations peuvent être transmises et si le service reste utile sans accès permanent à la localisation. Une technologie qui encourage à sortir ne devrait pas obliger à être suivi partout.

Ce que l’épisode laisse aux concepteurs

Le move-to-earn n’a pas inventé l’idée de récompenser les comportements désirés. En revanche, il a concentré plusieurs questions contemporaines dans une même paire de baskets virtuelle : comment déclencher une action ? Comment rémunérer sans créer une dépendance à la récompense ? Comment empêcher l’abus sans surveiller excessivement ? Comment faire durer une communauté lorsque la spéculation cesse ?

Pour les concepteurs de produits, la leçon est nette : la rétention ne doit pas reposer uniquement sur une promesse financière. Une application durable donne envie d’être utilisée même lorsque les bonus diminuent. Elle offre une expérience claire, des objectifs atteignables, un sentiment de progrès, éventuellement une dimension sociale, et surtout une utilité qui ne dépend pas de la hausse d’un actif.

Pour les utilisateurs, la grille de lecture peut tenir en quelques réflexes :

  • considérer toute récompense crypto comme variable et risquée, jamais comme un complément de revenu acquis ;
  • identifier ce qui finance réellement les gains distribués ;
  • vérifier si l’application a un intérêt sans perspective de revente ;
  • examiner les règles de retrait, les frais éventuels et les conditions d’accès ;
  • protéger ses données de mobilité comme on protégerait ses données bancaires ;
  • ne pas immobiliser une somme qu’on ne peut pas se permettre de perdre dans des actifs numériques nécessaires pour participer.

Marcher sans transformer chaque geste en marché

Il serait facile de conclure que l’idée était absurde. Elle ne l’était pas. Elle a mis le doigt sur une vérité comportementale : nous avons souvent besoin d’un petit déclencheur pour faire ce que nous savons déjà être bon pour nous. Elle a aussi montré les limites d’une vision où toute action mérite d’être monétisée.

La marche possède une valeur qui échappe à son prix. Elle peut être un déplacement, une pause, un exercice, une conversation, une façon de regarder son quartier autrement. La convertir en jetons peut la rendre plus ludique ; cela ne devrait pas la réduire à un rendement.

Les meilleurs outils d’incitation ne nous apprennent pas à attendre une récompense pour agir : ils nous aident, peu à peu, à ne plus en avoir besoin.

Le legs le plus utile du move-to-earn est peut-être là. Non dans l’idée que nos pas devraient « valoir de la crypto », mais dans cette interrogation plus vaste : quelles technologies nous aident réellement à vivre comme nous le souhaitons, et lesquelles ne font que mettre un compteur sur chacun de nos gestes ?

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