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Façons de travailler
20 août 2026 8 min de lecture

Le théâtre de productivité

Adrien Marchal
Adrien Marchal

Adrien décrypte concepts, lois et tendances à l'intersection des sciences cognitives, de la tech et des nouvelles façons de travailler.

En bref

Répondre en trois secondes, garder le point vert allumé, écrire à minuit : l'art d'avoir l'air occupé plutôt que d'être utile, et comment en sortir.

À neuf heures, les pastilles vertes s’allument sur la messagerie. Les agendas se remplissent de réunions, les réponses arrivent presque instantanément, les tableaux de suivi gagnent quelques lignes. À la fin de la journée, chacun peut prouver qu’il a été très occupé. Reste une question moins confortable : qu’est-ce qui a réellement avancé ?

Le théâtre de productivité désigne l’ensemble des comportements qui donnent l’apparence du travail sans toujours en produire les effets les plus utiles. Il ne s’agit pas nécessairement de paresse, de cynisme ou de manipulation. Le phénomène naît souvent d’un environnement où il est plus simple de montrer son activité que de rendre visible sa contribution réelle.

Répondre vite, participer à toutes les réunions, commenter chaque document, publier des comptes rendus très détaillés, afficher une disponibilité constante : ces gestes peuvent être parfaitement nécessaires. Ils deviennent théâtraux lorsqu’ils prennent le pas sur le travail qu’ils étaient censés soutenir. Une organisation se met alors à récompenser les signes extérieurs de l’effort plutôt que la résolution des problèmes, la qualité des décisions ou la progression d’un projet.

Le mot « théâtre » ne doit pas faire croire à une imposture individuelle. Au théâtre, chacun joue parce qu’un cadre, une scène et un public existent. Dans le travail contemporain, la scène est faite d’outils numériques, de calendriers partagés, de canaux de discussion et d’indicateurs. Le public, ce sont les collègues, les managers, parfois les clients. Et la pièce se joue lorsque la visibilité devient une condition implicite de la reconnaissance.

Quand être vu remplace peu à peu le fait d’être utile

Une grande part du travail intellectuel résiste à l’observation immédiate. Comprendre un problème ambigu, concevoir une stratégie, écrire une note claire, relire du code, apprendre un nouveau domaine ou préparer une négociation demandent souvent du silence, des essais et des détours. Or ces moments produisent peu de travail visible. Ils peuvent même ressembler, vus de l’extérieur, à de l’inactivité.

À l’inverse, beaucoup d’actions sont très faciles à observer :

  • enchaîner les échanges et les réunions ;
  • réagir rapidement sur les outils collaboratifs ;
  • mettre à jour des tableaux de bord ;
  • multiplier les points d’avancement ;
  • produire des présentations qui reformulent ce que tout le monde sait déjà ;
  • copier un grand nombre de personnes dans des conversations secondaires.

Ces pratiques ne sont pas inutiles par nature. Une équipe a besoin de coordination, de traçabilité et de circulation d’information. Le problème apparaît quand l’organisation confond le moyen et la fin. Le tableau devient plus important que la décision qu’il doit éclairer ; la réunion, plus importante que l’arbitrage qu’elle devrait permettre ; le message rapide, plus valorisé que la réponse juste.

Les signaux de présence prennent alors une importance disproportionnée. Dans un contexte de travail hybride ou distribué, ce phénomène de moindre effort en groupe est particulièrement tentant : ne pouvant pas toujours voir les gens travailler, certaines organisations cherchent des substituts. Elles regardent les délais de réponse, le nombre d’interactions, l’occupation des agendas. Mais une présence mesurable n’est pas une contribution mesurable.

Ce qui est facile à observer n’est pas toujours ce qui crée le plus de valeur.

La machine à fabriquer de l’urgence

Le théâtre de productivité prospère dans les environnements où tout paraît urgent. Quand les demandes arrivent sans hiérarchie claire, la réaction devient une compétence cardinale. Il faut répondre, transférer, ajouter une personne au fil, créer un rendez-vous. Chaque geste donne le sentiment de reprendre le contrôle, mais peut aussi fragmenter l’attention collective.

Cette fragmentation a un coût. Changer sans cesse de sujet impose de reconstituer le contexte, de retrouver le fil d’un raisonnement, de se rappeler ce qu’on cherchait à résoudre. Ce coût cognitif est rarement visible dans les plannings, alors qu’il grignote la capacité à traiter les sujets complexes. Une journée pleine peut donc laisser une impression paradoxale : avoir beaucoup fait, mais n’avoir rien terminé d’important.

Le théâtre s’installe aussi lorsque les objectifs sont flous. Si personne ne sait clairement ce qui constitue une bonne livraison, chacun se rabat sur des preuves d’engagement. La surcharge d’activité devient alors un langage rassurant : elle dit « je suis impliqué », « je fais ma part », « je ne suis pas le goulot d’étranglement ». Cette logique est humaine. Elle est aussi coûteuse, car elle encourage la défense de son image plutôt que l’amélioration du système.

Le malentendu des réunions et des outils

Il serait trop simple d’accuser les réunions, les messageries ou les logiciels de gestion de projet. Ces outils répondent à des besoins réels : coordonner des interdépendances, partager une décision, rendre un projet lisible, éviter que l’information ne reste dans quelques têtes. Une organisation sans rituels ni traces écrites ne devient pas spontanément plus efficace ; elle risque surtout de devenir opaque.

La bonne question n’est donc pas : « faut-il moins d’outils ? » Elle est plutôt : « quel travail cet outil rend-il possible, et quel comportement encourage-t-il ? » Une réunion utile produit un choix, une clarification ou un engagement. Un compte rendu utile préserve une décision pour ceux qui n’étaient pas là. Un tableau de suivi utile révèle un risque assez tôt pour qu’on puisse agir.

À l’inverse, un rituel devient décoratif lorsqu’il se perpétue sans fonction identifiable. On se retrouve parce que l’on se retrouve ; on renseigne un statut parce que le champ existe ; on organise un point de synchronisation pour compenser l’absence de responsabilités claires. L’outil ne cause pas seul le problème : il expose souvent une difficulté de conception du travail.

Revenir à la preuve par le résultat

Sortir du théâtre de productivité demande de déplacer le regard. Au lieu d’évaluer principalement l’intensité observable, il faut s’intéresser aux résultats, aux décisions et aux apprentissages. C’est l’esprit d’un management par les résultats, à condition de ne pas le réduire à une batterie d’indicateurs.

Un bon résultat n’est pas toujours une production facilement comptable. Pour une équipe produit, cela peut être une hypothèse invalidée à temps. Pour une fonction support, une procédure simplifiée qui évite des erreurs récurrentes. Pour un manager, un arbitrage clair qui enlève une incertitude à l’équipe. Pour un chercheur, un échec bien documenté qui évite de poursuivre une mauvaise piste.

Cette approche implique de formuler, avant l’action, quelques questions simples : quel problème cherchons-nous à résoudre ? Quel changement nous permettra de dire que nous avons progressé ? Qui décide ? De quelles informations cette décision dépend-elle ? Qu’est-ce qui peut être traité sans réunion ?

Elle suppose aussi d’accorder une place explicite au travail profond : des séquences suffisamment protégées pour lire, analyser, concevoir ou produire. Ce temps ne doit pas devenir un privilège réservé à quelques métiers jugés « créatifs ». Toute fonction comporte une part de réflexion que l’urgence permanente finit par écraser.

Un diagnostic sans tribunal

Accuser ses collègues de « faire semblant de travailler » est généralement la pire manière d’aborder le sujet. Le théâtre de productivité est souvent un symptôme collectif. Si les personnes surjouent leur disponibilité, c’est peut-être parce qu’elles craignent d’être oubliées. Si elles multiplient les comptes rendus, c’est peut-être parce que les décisions changent sans trace. Si elles acceptent des réunions inutiles, c’est peut-être parce qu’un refus est interprété comme un manque d’engagement.

La première condition d’une amélioration durable est donc la sécurité psychologique : la possibilité de dire qu’un rituel n’aide plus, qu’une priorité est contradictoire avec une autre, ou qu’un délai est irréaliste, sans être immédiatement soupçonné de résistance.

Quelques expérimentations modestes peuvent transformer l’atmosphère de travail :

  • terminer chaque réunion par une décision, une prochaine étape et un responsable clairement identifiés ;
  • remplacer certains points d’avancement par une note écrite, consultable de manière asynchrone ;
  • définir des temps où l’absence de réponse immédiate est normale ;
  • supprimer les reportings dont personne ne se sert pour décider ;
  • valoriser les simplifications, y compris lorsqu’elles réduisent la visibilité de leur auteur ;
  • examiner régulièrement ce que l’équipe peut cesser de faire.

La productivité comme qualité de l’attention collective

Une organisation productive n’est pas celle où chaque minute est remplie. C’est celle qui sait orienter son attention vers ce qui compte, prendre des décisions à un rythme adapté et préserver l’énergie nécessaire aux problèmes difficiles. Elle distingue l’activité de l’avancement, la communication de la coordination, la réactivité de la fiabilité.

Le théâtre de productivité ne disparaîtra jamais tout à fait : toute vie professionnelle comporte une dimension de représentation. Nous devons expliquer notre travail, rendre compte, coopérer, inspirer confiance. L’enjeu n’est pas d’abolir la scène, mais de ne pas la confondre avec l’œuvre.

Lorsqu’une équipe cesse de mesurer sa vitalité au bruit qu’elle produit, elle retrouve souvent une ressource rare : la capacité de faire moins de gestes visibles, mais de faire avancer davantage les choses importantes.

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