Vous associez sans doute l'informatique à une technologie née en 1945. Blaise Agüera y Arcas, directeur technique Technologie et société chez Google, y voit une science fondamentale, et pense que la fonction définit la vie plus que la matière, rapporte le média américain Big Think. L'IA ferait partie de la même histoire.
En bref
- Blaise Agüera y Arcas, de Google, définit la vie comme un calcul qui se construit lui-même.
- Selon lui, l'informatique est une science fondamentale comme la thermodynamique, et un ordinateur est une machine de Turing universelle.
- Tout comportement repose sur un si-alors, comme le thermostat qui allume le chauffage quand la température baisse sous un seuil.
Le chiffre clé : 60, définitions de la vie recueillies auprès de 60 experts interrogés.
La vie serait un calcul qui se construit lui-même
Blaise Agüera y Arcas est directeur technique Technologie et société chez Google. Il a aussi fondé au sein du groupe Paradigms of Intelligence, une équipe qui mène de la recherche fondamentale sur l'intelligence artificielle. Il vient de publier un livre, What is Intelligence?, et s'est expliqué dans un entretien au média américain Big Think.
Sa définition de la vie tient en une formule : un calcul qui se construit lui-même et se complexifie par la symbiose. Il prévient tout de suite que chaque biologiste a la sienne, car il n'existe aucun consensus sur le sujet. Un article de recherche, pour lequel des chercheurs de toutes disciplines ont été interrogés, aboutit à 60 définitions pour 60 experts.
Ce qui compte dans sa version, c'est ce que fait un système, pas la matière dont il est fait. Gardez cette idée en tête : elle sert de fil rouge à tout son raisonnement.
L'informatique est une science fondamentale, pas une simple technique
Quand on parle de calcul, beaucoup pensent à une technologie précise, apparue en 1945, et donc à une science appliquée. Blaise Agüera y Arcas rappelle que Turing et von Neumann y voyaient quelque chose de bien plus fondamental.
Son parallèle : la thermodynamique du XIXe siècle. Elle décrit notamment les phases de la matière, et elle existait bien avant les machines à vapeur. La théorie vient donc avant les objets techniques qui l'exploitent. Pour lui, le calcul appartient à cette famille de sciences de base.
Alan Turing est parti d'une réalité de son époque : le calcul était alors fait entièrement par des humains. Il l'a réduit à une abstraction mathématique très dépouillée, une tête de lecture et d'écriture qui lit et écrit des symboles sur un ruban. C'est la machine de Turing.
Une machine universelle lit ses propres règles comme des données
Voici le tour de force que souligne Blaise Agüera y Arcas. N'importe quel calcul peut se définir par une table de règles adaptée : additionner des nombres, extraire des racines carrées, ou établir les statistiques d'un immense corpus de textes, ce que font les grands modèles de langage. Chaque tâche a sa table. Mais certaines machines, que Turing a appelées universelles, acceptent qu'une autre table de règles soit écrite sous forme de symboles sur le ruban, à côté des données.
Ces machines peuvent donc réaliser n'importe quel calcul, pas seulement celui que leur propre table prévoit. Un ordinateur, c'est exactement cela : une machine de Turing universelle. Le code qu'il exécute est la table de règles, écrite en mémoire puis lue par la machine. Un système simple, à la complexité fixe, peut ainsi produire un comportement arbitraire.
| Type de machine | Ce qui la définit | Exemples évoqués |
|---|---|---|
| Machine de Turing ordinaire | Un état, des entrées, des sorties | Jupiter, l'eau d'un ruisseau |
| Machine de Turing universelle | Des règles écrites comme des données sur le ruban | L'ordinateur, et selon lui le vivant |
Une machine de Turing au sens large, c'est seulement un système qui a un état, reçoit des entrées, change d'état et produit des sorties. Cela s'applique à Jupiter ou à l'eau d'un ruisseau, si l'on définit bien l'état, l'entrée et la sortie. La machine universelle, celle dont les instructions définissent ce qu'elle fait, est beaucoup plus particulière. Selon lui, elle commence avec la vie.
Le si-alors est la brique de base de tout comportement
Autre notion clé, plus ardue : l'entropie. Elle explique pourquoi le temps a une flèche et pourquoi le passé reste le passé : les choses passent d'états plus ordonnés à des états moins ordonnés. Imaginez des boules qui rebondissent sur un billard. Si vous les voyiez soudain se regrouper en triangle, une seule boule repartant avec toute la quantité de mouvement, vous sauriez que le film passe à l'envers.
Le calcul, ajoute-t-il, est très lié à l'entropie. On peut le voir comme l'histoire de la façon dont la causalité entre dans le monde. Tous les langages de programmation inventés ou découverts contiennent un si-alors, parce qu'ils doivent pouvoir créer des causes dans le monde. Un comportement suppose de la conditionnalité : on fait quelque chose en fonction de ce qui est reçu.
Le thermostat en offre la version minimale. Quand la température passe sous un seuil, il allume le chauffage. La chaleur fait remonter la température, ce qui coupe l'interrupteur. Son comportement dépend donc de la température. C'est, pour lui, la brique élémentaire de tout ce qui peut être dit se comporter.
Von Neumann et les gènes viraux : la fonction avant la matière
Le résumé de l'entretien relie cette théorie à deux faits surprenants. D'une part, le plan imaginé par von Neumann a précédé la découverte de l'ADN. D'autre part, des gènes viraux contribuent aujourd'hui à former nos souvenirs et nos placentas. Pour Blaise Agüera y Arcas, ces exemples montrent que la fonction définit la vie davantage que le matériau.
Il range l'IA dans la même histoire. Il estime aussi que l'intelligence artificielle générale est déjà là, et propose une méthode pour utiliser l'IA sans sacrifier son propre esprit. Ce sont ses thèses, pas des faits établis par consensus : lui-même rappelle que la définition de la vie ne fait pas l'unanimité.
Retenez l'angle. Si la fonction compte plus que la matière, la bonne question devant un système, vivant ou numérique, devient ce qu'il fait et à quelle condition. C'est une grille de lecture, pas une preuve.
Vos questions
Quelle est la définition de la vie de Blaise Agüera y Arcas ?
Pour lui, la vie est un calcul qui se construit lui-même et se complexifie par la symbiose. Il précise que c'est sa définition à lui : dans une étude interrogeant des chercheurs, 60 experts ont donné 60 définitions.
Qu'est-ce qu'une machine de Turing universelle ?
C'est une machine dont les règles peuvent être écrites comme des données sur le ruban, à côté des entrées. Elle peut donc réaliser n'importe quel calcul. Selon lui, un ordinateur est exactement cela, et le code est la table de règles écrite en mémoire.
Pourquoi parle-t-il d'un thermostat ?
Parce qu'il illustre le si-alors minimal : quand la température baisse sous un seuil, le chauffage s'allume, puis s'éteint quand elle remonte. Pour lui, cette conditionnalité est la brique de base de tout comportement.
Sources : bigthink.com.