Fiche #272192/Asie

Gyeonggi Pay, la province coréenne qui a mis le revenu universel à l'épreuve

À la caisse d’un petit café de Suwon, au sud de Séoul, une carte de paiement peut raconter une politique publique.

Auteur
Adrien Marchal
18 juillet 2026 0 min

Adrien décrypte concepts, lois et tendances à l'intersection des sciences cognitives, de la tech et des nouvelles façons de travailler.

En bref

Une province coréenne a versé à ses habitants un revenu inconditionnel via une monnaie locale périssable. Ni tout à fait UBI, ni tout à fait relance : un hybride qui en dit long.

À la caisse d’un petit café de Suwon, au sud de Séoul, une carte de paiement peut raconter une politique publique. Elle ne sert pas seulement à régler un déjeuner : elle oriente la dépense vers certains commerces, matérialise une aide versée par la province et transforme un débat abstrait — faut-il donner un revenu sans condition ? — en une suite de transactions très concrètes.

C’est l’intérêt du cas de Gyeonggi Pay. Dans cette grande province coréenne qui entoure la capitale, la monnaie locale a servi de support à plusieurs politiques de redistribution, dont un dispositif souvent présenté comme une expérimentation de revenu universel. L’expression est séduisante, mais elle mérite d’être maniée avec précision. Gyeonggi n’a pas instauré un revenu universel pour toute sa population. Elle a plutôt testé, à une échelle définie, ce que produit un versement régulier, sans obligation d’emploi ou de formation, lorsqu’il est injecté dans un circuit économique local.

Ce détour coréen reste précieux pour les débats français. Il oblige à séparer trois questions que l’on confond volontiers : à qui verse-t-on un revenu, sous quelle forme, et avec quel degré de liberté d’usage ?

Une carte plutôt qu’un chèque en blanc

Sous le nom de Gyeonggi Pay, on trouve un système de monnaie locale porté par la collectivité provinciale. L’argent est distribué ou chargé sur des cartes, et parfois accessible par des outils numériques. Il ne se dépense pas partout : son usage est dirigé vers des commerces agréés du territoire, avec des exclusions visant notamment les très grandes enseignes ou certains circuits de distribution.

Cette restriction n’est pas un détail technique. Elle constitue le cœur du dispositif. Un versement en monnaie nationale donne à son bénéficiaire une liberté d’usage presque totale : épargne, remboursement de dette, achat en ligne, loyer, consommation dans une chaîne internationale. Une monnaie locale, elle, dessine un périmètre. Elle entend favoriser le commerce de proximité, les indépendants, les marchés et les petites entreprises implantées dans la province.

La logique est celle du fléchage. L’aide n’est pas seulement conçue comme un supplément de revenu pour les ménages ; elle devient aussi un outil de circulation économique. La puissance publique espère que la somme dépensée chez un restaurateur, un libraire ou un artisan soutiendra une activité locale plus directement qu’un transfert monétaire indifférencié.

Cette promesse a toutefois une contrepartie : le bénéficiaire ne reçoit pas l’équivalent exact d’espèces. Il reçoit un pouvoir d’achat encadré. Tout le débat est là. Pour certains, cette limitation est le prix à payer pour éviter que la dépense publique se dilue hors du territoire. Pour d’autres, elle réduit l’autonomie que devrait précisément garantir un revenu inconditionnel.

L’universalité, mais à l’intérieur d’un cercle

Le programme le plus souvent associé à Gyeonggi est le revenu de base destiné aux jeunes adultes atteignant un âge donné. Les personnes éligibles reçoivent périodiquement une allocation, sous réserve de critères de résidence, sans avoir à prouver une recherche d’emploi, une situation de pauvreté ou un projet particulier. Le versement prend la forme de monnaie locale.

Le mécanisme est radical par rapport à de nombreuses aides sociales : il ne demande pas au jeune de démontrer qu’il mérite l’aide. Il ne le place pas dans une catégorie administrative fondée sur l’échec scolaire, le chômage ou le faible revenu. Il reconnaît une étape de vie où l’on entre dans l’autonomie, où les dépenses se multiplient et où les trajectoires restent instables.

Mais il serait impropre d’y voir un revenu universel au sens strict. Un véritable revenu universel est généralement défini par plusieurs propriétés : il est individuel, régulier, inconditionnel et versé à l’ensemble des membres d’une communauté politique. À Gyeonggi, le versement était universel au sein d’une population délimitée, pas dans la province entière ; il était également lié à une résidence et à une tranche d’âge.

Cette nuance ne diminue pas l’expérience. Elle la rend plus intéressante. Gyeonggi montre qu’une idée politique peut être éprouvée par paliers. Entre l’aide sociale sous conditions et le revenu universel intégral, il existe une famille de dispositifs : revenus de transition, dotations d’âge, garanties territoriales ou allocations sans contrôle de ressources pour un groupe précis.

Le vrai sujet n’est pas seulement de savoir si un revenu est « universel », mais de comprendre à quelles contraintes il retire du pouvoir et à quelles contraintes il en ajoute.

Ce que les tickets de caisse peuvent réellement apprendre

Un dispositif comme Gyeonggi Pay produit des traces : inscriptions de commerçants, usages des cartes, catégories de dépenses, rythme de consommation. Pour une administration, cela peut éclairer les effets d’un versement sur l’activité locale. Pour les chercheurs et les observateurs, c’est une occasion rare de regarder un revenu public non comme une promesse théorique, mais comme une infrastructure d’usage.

On peut notamment examiner si les bénéficiaires utilisent rapidement l’allocation ou s’ils la conservent ; quels commerces profitent du système ; si le réseau d’acceptation est assez dense ; si certains quartiers restent à l’écart ; ou encore si le dispositif simplifie effectivement l’accès à une aide. Une monnaie locale permet de poser ces questions avec davantage de précision qu’un chèque généraliste.

Il faut pourtant résister aux conclusions hâtives. Une hausse de dépenses chez les commerçants participants ne prouve pas, à elle seule, une création nette de richesse. Une partie de la consommation peut avoir été simplement déplacée depuis d’autres moyens de paiement ou d’autres zones. À l’inverse, un usage limité ne signifie pas nécessairement l’échec du revenu : il peut révéler un réseau de commerçants insuffisant, une interface mal conçue, une information déficiente ou une méfiance envers l’outil.

Le contexte compte également. Les monnaies locales de Gyeonggi ont servi à la fois à des programmes ordinaires et à des aides exceptionnelles lors de périodes de crise. Or une aide d’urgence n’est pas reçue ni dépensée comme une allocation régulière. Mélanger les deux revient à attribuer au revenu de base des effets qui relèvent peut-être de l’urgence économique.

Quand l’innovation publique devient un problème de design

Le cas coréen rappelle une évidence souvent oubliée : une politique sociale est aussi une expérience utilisateur. Une prestation peut être généreuse sur le papier et pénible dans la pratique. Il faut comprendre où la dépenser, installer une application, vérifier les commerces acceptants, résoudre les incidents de paiement, connaître les éventuelles limites d’usage. Chaque friction administrative transforme une promesse d’autonomie en parcours d’obstacles.

Le ciblage territorial pose aussi une question d’équité. Les habitants d’un centre urbain dense disposent généralement d’un large choix de commerces participants. Ceux qui vivent dans une zone moins équipée, ou dont les besoins se concentrent sur des dépenses exclues, disposent d’une liberté moindre. Une même somme n’a donc pas nécessairement la même valeur pratique pour tous.

Enfin, la numérisation d’une aide publique appelle une vigilance démocratique. Les données de paiement peuvent être utiles pour évaluer un programme ; elles révèlent aussi des habitudes de consommation. Une politique de ce type doit dire clairement quelles informations sont collectées, qui peut y accéder, combien de temps elles sont conservées et comment les citoyens peuvent contester une erreur. L’efficacité ne justifie pas une traçabilité sans limites.

Les questions à poser avant de copier le modèle

Gyeonggi ne fournit pas une recette à importer. Elle fournit une grille de lecture pour les collectivités qui cherchent à soutenir à la fois les habitants et l’économie de proximité.

  • Quel problème cherche-t-on à résoudre ? La précarité, le coût de l’entrée dans la vie adulte, la fragilité des petits commerces ou une crise ponctuelle n’appellent pas exactement le même instrument.
  • Qui est réellement couvert ? Une aide ouverte à tous les jeunes d’un âge donné, à tous les résidents ou aux seuls ménages modestes ne produit ni le même rapport à l’administration ni les mêmes effets redistributifs.
  • Quelle liberté d’usage conserve le bénéficiaire ? Plus le versement est fléché, plus il peut soutenir un objectif local ; moins il ressemble à un revenu disponible librement.
  • Le réseau d’acceptation est-il crédible ? Une monnaie territoriale ne fonctionne que si elle est utilisable dans les commerces correspondant aux besoins ordinaires de la population.
  • Que mesure-t-on, et à quelles conditions ? L’évaluation doit distinguer l’activité déplacée de l’activité additionnelle, et protéger les données des personnes.

Une expérience moins spectaculaire qu’instructive

La leçon de Gyeonggi est moins celle d’un succès définitif que d’un déplacement du regard. Le revenu universel cesse d’être seulement une grande idée budgétaire ; il devient une question de tuyauterie institutionnelle, de carte de paiement, de commerces partenaires, de règles d’éligibilité et de confiance.

La province coréenne a mis à l’épreuve une version située du principe : un revenu inconditionnel pour une catégorie de résidents, adossé à une monnaie qui privilégie l’économie locale. Ce n’est ni la liberté sans réserve promise par les défenseurs les plus ambitieux du revenu universel, ni une aide sociale classique fondée sur le contrôle des besoins.

C’est précisément cet entre-deux qui mérite attention. Il montre que l’innovation publique ne consiste pas toujours à choisir entre deux doctrines. Elle peut consister à rendre visibles leurs compromis : davantage de simplicité, mais un périmètre plus étroit ; davantage de soutien local, mais moins de liberté de dépense ; davantage de données pour piloter, mais un besoin accru de garanties. Voilà, au fond, ce que Gyeonggi Pay met à l’épreuve : non seulement un revenu, mais la manière dont une société choisit de faire circuler son pouvoir d’achat.

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