Fiche #272265/Façons de travailler

La grande démission (qui était surtout une grande retraite)

Sur le bureau des ressources humaines, les dossiers ne racontent pas tous la même histoire. Il y a celui de la salariée qui quitte son entreprise après quelques mois, celui du cadre qui négocie une reconversion, et puis ceux — souvent plus nombreux qu’on ne l’imagine — qui ne reviendront tout simplement pas : départ à la retraite, cessation anticipée d’activité, problème de santé, rôle d’aidant devenu incompatible avec un emploi.

Auteur
Adrien Marchal
30 juillet 2026 0 min

Adrien décrypte concepts, lois et tendances à l'intersection des sciences cognitives, de la tech et des nouvelles façons de travailler.

En bref

Le grand reflux du travail post-pandémie fut baptisé « grande démission ». Mais derrière la révolte affichée se cachait surtout une vague de départs à la retraite.

Sur le bureau des ressources humaines, les dossiers ne racontent pas tous la même histoire. Il y a celui de la salariée qui quitte son entreprise après quelques mois, celui du cadre qui négocie une reconversion, et puis ceux — souvent plus nombreux qu’on ne l’imagine — qui ne reviendront tout simplement pas : départ à la retraite, cessation anticipée d’activité, problème de santé, rôle d’aidant devenu incompatible avec un emploi. Derrière le récit spectaculaire de la grande démission, une réalité moins romanesque a longtemps été sous-estimée : une part substantielle des départs relevait surtout d’une grande retraite.

Cette nuance change beaucoup de choses. Elle oblige à distinguer le désir de changer de travail de la disparition durable de travailleurs disponibles. Elle éclaire aussi les tensions de recrutement qui persistent parfois alors même que le tumulte médiatique autour des démissions s’est apaisé. Et elle invite les organisations à regarder au-delà de leurs politiques de recrutement : vers la démographie, les conditions de maintien en emploi et la transmission des savoirs.

Le récit séduisant du salarié qui claque la porte

La « grande démission » a fourni une histoire immédiatement intelligible. Après une période de bouleversement collectif, des salariés auraient repris la main : refus d’horaires rigides, rejet de métiers mal rémunérés ou peu considérés, désir de télétravail, reconversion vers des activités plus choisies. Le récit n’était pas faux. Dans de nombreux secteurs, le rapport au travail s’est effectivement déplacé.

Mais il avait un défaut : il regroupait sous le même mot des réalités radicalement différentes. Quitter un emploi pour un autre n’a pas les mêmes conséquences que quitter le marché du travail. Dans le premier cas, une personne reste disponible, mobile, susceptible d’être recrutée ailleurs. Dans le second, l’offre de travail diminue. Pour une entreprise, les deux situations peuvent d’abord produire le même symptôme — un poste vacant. Pour l’économie comme pour les équipes, elles ne racontent pourtant pas la même histoire.

Le vocabulaire des « démissions » a aussi tendance à privilégier les gestes visibles : l’annonce d’un départ, le récit de reconversion, le salarié qui change d’employeur. La retraite est plus silencieuse. Elle est souvent prévue, administrative, étalée dans le temps. Elle ne suscite pas le même imaginaire de rupture, alors qu’elle peut laisser derrière elle une fonction difficile à remplacer, un réseau de relations et des années de connaissance pratique.

Une démission pose la question de l’attractivité. Une retraite pose aussi celle du renouvellement : qui entrera, qui sera formé et quels savoirs risquent de partir avec la personne ?

Quand une sortie n’est pas une mobilité

Pour comprendre une pénurie de candidats ou une rotation élevée, le bon réflexe consiste à regarder les flux plutôt qu’un seul indicateur. Qui part ? Pour aller où ? Et surtout, qui reste ou revient dans l’emploi ? La notion de taux d’activité est ici plus éclairante que la seule liste des démissions : elle renvoie à la part des personnes qui travaillent ou cherchent effectivement un emploi.

Or une personne proche de la retraite, confrontée à une fatigue accumulée, à des conditions de travail pénibles ou à des difficultés de santé, peut choisir de ne pas prolonger son activité. D’autres sont écartées du travail avant même l’âge qu’elles avaient envisagé pour leur départ. Dans certains métiers physiques, dans les professions de soin, dans l’industrie, la logistique ou l’hôtellerie-restauration, la question du maintien en emploi ne se résout pas par une simple annonce de recrutement.

Il faut également compter avec les aidants. Lorsqu’un proche perd son autonomie, l’organisation domestique peut absorber une disponibilité considérable. Ce retrait est rarement décrit comme un choix professionnel ; il modifie pourtant concrètement la présence sur le marché du travail. Même chose pour les trajectoires heurtées : chômage de longue durée, invalidité, usure professionnelle, absence d’accès à la formation. Les catégories administratives varient selon les pays, mais le mécanisme est universel : tout départ n’ouvre pas automatiquement la voie à un retour.

La distinction est particulièrement utile pour éviter les diagnostics paresseux. Dire que « les gens ne veulent plus travailler » ne décrit rien. Dire que les employeurs seraient seuls responsables de chaque poste difficile à pourvoir ne suffit pas davantage. La réalité combine démographie, salaires, horaires, sens du métier, mobilité géographique, qualité du management, garde d’enfants, santé et accès aux transports.

La démographie ne se recrute pas sur LinkedIn

Une entreprise peut améliorer sa marque employeur, simplifier ses entretiens et élargir ses viviers de candidats. Elle ne peut pas, à elle seule, inverser une pyramide des âges. Lorsque des générations nombreuses approchent ou atteignent la retraite, leur remplacement devient une question collective. Les entrants sur le marché du travail ne disposent pas nécessairement de la même expérience, ne vivent pas au même endroit et ne souhaitent pas toujours les mêmes métiers.

C’est pourquoi certains secteurs connaissent simultanément du chômage, de la précarité et des difficultés de recrutement. Le paradoxe n’en est pas vraiment un : il n’existe pas un marché du travail homogène, mais une multitude de marchés locaux, professionnels et sociaux. Un poste peut être vacant faute de compétences disponibles, faute de conditions acceptables, faute de logement à proximité ou faute de parcours de formation accessible.

La retraite accentue encore ce décalage dans les métiers où l’expérience compte autant que le diplôme. Un technicien qui connaît les installations anciennes, une infirmière rompue aux situations complexes, un commercial qui a construit une relation de confiance avec des clients, un responsable d’atelier capable de repérer un défaut au bruit d’une machine : ces compétences sont rarement intégralement inscrites dans une fiche de poste.

Le problème n’est donc pas seulement de « remplacer un départ ». Il est de reconstituer une capacité collective. Cela demande du temps, de l’apprentissage et des organisations capables de faire circuler l’expertise au lieu de la laisser se concentrer sur quelques personnes indispensables.

Les savoirs qui partent sans faire de bruit

La réponse classique à un départ consiste à ouvrir un recrutement. C’est nécessaire, mais insuffisant. Si la personne qui s’en va était devenue le point de passage obligé pour résoudre les problèmes, le recrutement risque de n’être qu’une réparation tardive. La priorité devrait commencer bien avant : rendre le travail moins dépendant des héros discrets.

La transmission ne se réduit pas à la rédaction d’une procédure. Une procédure dit ce qui devrait être fait ; l’expérience apprend ce qui se passe lorsque la situation réelle résiste au manuel. Pour conserver cette intelligence pratique, les organisations peuvent organiser des binômes, documenter les cas atypiques, enregistrer les décisions importantes, faire tourner certaines responsabilités et réserver du temps à l’explication.

  • Identifier les postes dont la continuité dépend d’une seule personne.
  • Repérer les compétences tacites : diagnostic, négociation, connaissance des outils anciens, réseaux internes.
  • Prévoir des périodes de recouvrement lorsque cela est possible, plutôt qu’une passation expédiée le dernier jour.
  • Faire de la formation une activité reconnue, et non une charge ajoutée aux journées déjà saturées.
  • Conserver une mémoire accessible : décisions, contacts utiles, incidents résolus, critères de choix.

Cette discipline bénéficie à tous, pas seulement aux entreprises confrontées à des départs à la retraite. Elle rend les équipes plus résilientes face aux congés, aux mobilités, aux réorganisations et aux crises. Elle évite aussi que la compétence devienne une prison : quand personne ne peut remplacer une personne experte, celle-ci peut difficilement évoluer ou alléger sa charge.

Faire durer sans demander de s’user

Le vieillissement de la population active conduit souvent à une conclusion simpliste : il faudrait travailler plus longtemps. La question plus juste est : dans quelles conditions peut-on travailler durablement ? Le travail soutenable ne désigne pas un confort abstrait. Il concerne la possibilité de tenir dans le métier sans y laisser sa santé, son équilibre familial ou toute capacité d’évolution.

Pour certains salariés expérimentés, la fin de carrière pourrait être une période de rôle élargi : mentorat, expertise, formation, amélioration des processus, accompagnement de nouveaux arrivants. Encore faut-il que ces missions soient réellement conçues, reconnues et compatibles avec la charge de travail face à l'âgisme. Trop souvent, on demande aux plus expérimentés de produire autant, de résoudre les urgences et de transmettre en surplus.

Les leviers sont parfois très concrets : horaires plus prévisibles, réduction de certaines tâches physiquement éprouvantes, équipement adapté, possibilité de temps partiel choisi, formation aux nouveaux outils, mobilité vers des fonctions moins pénibles. Ils concernent autant les salariés en seconde partie de carrière que ceux qui débutent. Une organisation qui protège les parcours au lieu d’attendre l’épuisement améliore ses chances de retenir des compétences à tous les âges.

Sortir du faux débat entre départs et fidélité

La grande démission est devenue une formule commode parce qu’elle donnait un visage dramatique à des transformations diffuses. La grande retraite rappelle une vérité moins spectaculaire : une économie dépend aussi de personnes qui cessent simplement d’être disponibles, parfois parce qu’elles ont atteint l’âge de se retirer, parfois parce que le travail ne leur a pas permis de durer.

Pour les dirigeants, les managers et les responsables publics, l’enjeu n’est pas de regretter un monde où chacun serait resté au même poste. La mobilité peut être saine ; le départ peut être une libération ; la retraite est un droit et une étape légitime. L’enjeu est de comprendre ce qui se cache derrière les chiffres de rotation et les postes vacants.

Une bonne question vaut mieux qu’un slogan : s’agit-il d’un problème d’attractivité, de compétences, de conditions de travail, de démographie ou de transmission ? Les réponses ne seront pas les mêmes. Mais elles auront un point commun : elles demanderont moins de commenter les départs que de préparer les continuités.

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